Quand la criminologie change des vies

En 5 secondes Des voix issues du terrain rappellent que la criminologie repose sur la capacité à croire au changement.
Le panel a démontré que le métier de criminologue était un métier de cœur et d'engagement.

À l’occasion de la 1re Semaine québécoise de la criminologie, tenue du 15 au 21 mars, l’École de criminologie de l’Université de Montréal avait organisé, le 19 mars, un panel intitulé «Vivre la criminologie». Ce fut une occasion privilégiée de mieux comprendre le travail complexe du criminologue ainsi que les défis liés à la réinsertion sociale. 

Autour de la table, quatre intervenants ont relaté leur parcours: Heidi, criminologue possédant plus de 20 ans d’expérience dans le réseau de la santé; Héléna, finissante ayant travaillé en milieu carcéral; Gabriel, ex-détenu devenu intervenant en dépendance; et Denis, bénévole pour le programme d'entraide des sept étapes. Ensemble, ils ont brossé le tableau d'une profession où le rapport aux autres reste la priorité absolue. 

L'affirmation du criminologue dans le réseau de la santé 

Heidi, aujourd'hui conseillère cadre en santé mentale et dépendance et chargée de cours au baccalauréat en criminologie à l’UdeM, a ouvert le bal en faisant le récit de son parcours de pionnière. Il y a 20 ans, les postes de criminologues dans le réseau de la santé étaient rares et souvent dissimulés sous le titre générique d'agents de relations humaines. Elle a intégré ce réseau grâce à un projet pilote de trois ans visant la réinsertion de personnes souffrant de troubles mentaux en situation d'itinérance au centre-ville de Montréal. Par son travail, elle a rapidement démontré l'utilité clinique du criminologue pour gérer des clientèles aux comportements marginalisés et naviguer dans les méandres du système judiciaire. 

Elle a détaillé les deux paliers où le criminologue apporte désormais son expertise au sein du réseau de la santé et des services sociaux. D’une part en première ligne, comme dans divers services offerts en CLSC. Le criminologue peut, entre autres, intervenir dans les équipes SIV (suivi intensité variable dans la communauté) ou les nouvelles équipes ABC (accompagnement bref en communauté), spécialisées dans les crises psychosociales. Son rôle est alors de stabiliser l'usager dans son milieu de vie et de favoriser son rétablissement. D’autre part, le criminologue peut agir en deuxième ligne, dans les services plus spécialisés tel le milieu hospitalier, en psychiatrie légale et dans les équipes de consultation externe de psychiatrie. Dans ce cadre, il travaille sur la gestion du risque auprès des personnes déclarées non criminellement responsables pour cause de troubles mentaux. Il évalue les facteurs prédisposants et atténuants, soutient les interventions en lien avec le plan de soins et collabore avec la Commission d'examen des troubles mentaux pour favoriser le rétablissement de l’individu et réduire le risque de récidive. 

Heidi a souligné que les criminologues sont particulièrement reconnus pour leur capacité à intervenir auprès de clientèles complexes présentant des troubles de la personnalité et des troubles concomitants (problème de santé mentale et dépendance). Leur force réside dans la vulgarisation du cadre judiciaire auprès des équipes interdisciplinaires et dans une approche centrée sur la réinsertion sociale globale. 

Héléna ou le regard de la relève 

Finissante au baccalauréat en criminologie à l’UdeM, Héléna a livré un témoignage inspirant marqué par l’engagement. D’abord étudiante à la Faculté de droit, elle avait adoré ses cours de droit pénal et de droit criminel. Cependant, elle a réalisé que la profession d’avocate n’était pas faite pour elle et elle a décidé de poursuivre sa formation en criminologie. «Ce qui me donnait envie d’étudier, c’était mon engagement communautaire», a raconté l’étudiante. Au fil de son parcours, elle a multiplié les expériences en dehors des salles de classe, un aspect qu’elle considère comme essentiel à la formation. «Ne pas s’impliquer, ce serait passer à côté d’une partie importante de ce que la criminologie peut offrir», a-t-elle ajouté. 

Aujourd’hui, elle travaille au complexe correctionnel à Sainte-Anne-des-Plaines et cela lui permet de confronter ses apprentissages aux réalités du terrain. Bien qu’elle intervienne auprès de la population autochtone à titre d’agente de liaison, elle met en perspective le rôle et les qualités du criminologue auprès de la population carcérale en général. Elle a décrit un environnement institutionnel complexe, lourd mais stimulant, qui a le mérite d’être habité par des intervenants profondément engagés. «Il y a des gens qui ont le don de soi tatoué sur le cœur», a-t-elle souligné. 

Héléna a illustré ses propos par des anecdotes relatives au potentiel de changement des détenus et aux retombées des services culturels offerts par des aînés sur leur trajectoire carcérale, mais aussi leur trajectoire de vie. Pour elle, la mission de la criminologie prend tout son sens dans ces instants de connexion humaine; la force du criminologue réside dans sa capacité à cultiver une relation de confiance par la bienveillance. Elle a conclu en encourageant ses pairs à «se lancer» et à ne pas craindre de se perdre dans cette profession qui, bien que très chargée émotionnellement, offre le privilège de susciter l'espoir.

Transformer une trajectoire, un point de vue vécu

Le témoignage de Gabriel, ancien détenu devenu intervenant en dépendance, a offert un éclairage révélateur sur les trajectoires de transformation. Condamné à une peine de 14 ans dans les années 1990, il a parlé de son parcours fortement marqué par la consommation. «J’étais complètement désorganisé», a-t-il résumé. 

S’il reconnaît le caractère évidemment punitif du système carcéral, il a aussi insisté sur les possibilités qu’il peut offrir: «La prison, ça m’a donné l’occasion de changer ma vie.» C’est en détention qu’il a amorcé un processus de reconstruction, notamment par le biais de programmes éducatifs et psychosociaux. «J’ai pu finir mes études secondaires, commencer mon cégep et j’ai appris des choses de base comme la discipline, les responsabilités», a-t-il relaté. Mais le véritable défi l’attendait à la sortie de prison, comme il l’a souligné: «Le problème, ce n’est pas de fonctionner dans une structure. C’est de réussir quand il n’y en a plus ensuite.» 

Après sa libération en 2009, c'est en Colombie-Britannique, alors qu'il touchait le fond, qu'il est parvenu à devenir sobre grâce au programme des 12 étapes et grâce à un réseau de pairs aidants. «J’ai rencontré des gens qui s’en étaient sortis. Et je me suis dit que s’ils en avaient été capables, peut-être que moi aussi je le pourrais», a-t-il mentionné. 

Aujourd’hui sobre depuis plus de 14 ans, il accompagne à son tour des personnes en situation de dépendance. Son vécu constitue un levier central dans son intervention, car, comme il l’a indiqué: «Les gens savent que je comprends.» Face aux résistances fréquentes, il a invité les futurs criminologues à relativiser les attentes: «Il y a peut-être 85 % des gens qui ne veulent pas changer. Mais il y a toujours une proportion de 15 % qui le souhaitent. Et c’est pour eux qu’on travaille.»

Le programme des 7 étapes  

Denis a ensuite raconté son parcours et comment il a pu se sortir de ses problèmes de toxicomanie et d’alcool grâce au programme des 7 étapes. «De mon côté, je suis sobre depuis que les Canadiens ont remporté leur dernière coupe Stanley! a-t-il déclaré. Ce qui remonte donc à 1993!» Victime d’abus sexuels de la part d’un prêtre quand il était jeune, il ne voulait pas entendre parler du programme des 12 étapes, une méthode de rétablissement qu’il percevait alors comme religieuse.  

Il a découvert les 7 étapes, un autre modèle d'entraide fondé sur le partage entre détenus, ex-détenus et bénévoles. Il a souligné que l'organisme où il agit offre un «regard spécial» sur les personnes judiciarisées, basé sur l'honnêteté et l'absence de jugement. L’approche se distingue par l’importance accordée au vécu des participants et à la relation d’égal à égal. «On parle des vraies choses. Il n’y a pas de bullshit lors de nos rencontres», a expliqué Denis. Aujourd’hui, il est intervenant pour cet organisme et aide à son tour d’autres personnes.

La vision de la relève, une criminologie de l'espoir 

Le panel s'est conclu par la présentation de capsules vidéos réalisées par des étudiants et étudiantes et qui synthétisaient l'essence de leur futur métier. Julia a ainsi parlé de sa fascination pour l'analyse des facteurs d'influence du crime, fascination qui ne l’empêche pas de garder comme cap l'évolution positive de l'individu à travers la compréhension de ses traumas et de son milieu. Tamara a mis en avant le caractère interdisciplinaire de la formation et signalé la nécessité de se pencher davantage sur les défis spécifiques des personnes immigrantes judiciarisées. Une autre étudiante a affirmé que «la criminologie résonne avec l'espoir». 

Ce panel a démontré que le métier de criminologue était un métier de cœur et d'engagement. Qu'il s'agisse de la rigueur clinique d’Heidi, de la passion d'Héléna, de la résilience de Gabriel ou de la solidarité de Denis, un message commun a émergé: chaque trajectoire peut changer. Le rôle du criminologue est de voir le potentiel là où la personne ne voit que de l'ombre et de transformer une structure externe imposée en une structure interne solide. Pour les futurs professionnels présents, cet échange a rappelé que leur réussite ne se mesure pas toujours dans l'immédiat, mais dans l'espoir qu'ils redonnent jour après jour. 

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