Quand la passion devient infraction: le commerce illicite de plantes succulentes en ligne

En 5 secondes Des consommateurs québécois passionnés de plantes succulentes importent illégalement des spécimens, parfois en sachant pertinemment qu’ils enfreignent la loi, selon une étude de l’UdeM.
Les plateformes en ligne jouent un rôle facilitateur dans le trafic de plantes succulentes: elles n’exigent pas des vendeurs qu’ils affichent leurs permis ni le statut de conservation des espèces offertes. Les participants se fient aux évaluations d’autres acheteurs pour jauger la fiabilité d’un vendeur, substituant ce mécanisme à toute vérification de légalité.

Chaque année, des collectionneurs québécois importent illégalement des plantes succulentes – ces espèces capables de stocker l’eau sous forme de suc, d’où leur nom – achetées sur eBay ou Etsy à des vendeurs situés en Europe et aux États-Unis, attirés par des prix pouvant être 10 fois inférieurs à ceux du marché local et par la possibilité de mettre la main sur des variétés introuvables au Québec.  

Or, importer une plante au Canada exige un permis de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, un certificat phytosanitaire du pays exportateur et, pour les espèces protégées, des autorisations en vertu de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction. Contourner ces exigences constitue une infraction. 

C’est ce phénomène sur lequel s’est penchée Léanne Vincendon dans sa maîtrise à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, sous la direction des professeurs Masarah Paquet-Clouston et David Décary-Hétu. Ses travaux, dont les résultats ont été publiés dans la revue People and Nature, constituent l’une des premières études qualitatives sur ceux et celles qui se livrent à ce commerce illégal de succulentes. 

Quatorze passionnés, un paradoxe

Pour son étude, Léanne Vincendon a recruté 14 personnes vivant au Québec et ayant importé illégalement au moins une espèce de succulente en ligne. Elle-même passionnée des plantes, elle est parvenue à recruter ces gens en sollicitant son réseau d’amateurs de plantes, des groupes Facebook spécialisés, puis en recourant à l’échantillonnage en boule de neige – une méthode où les participants initiaux en recommandent d’autres dans leurs réseaux –, idéale pour joindre des populations difficiles d’accès. Puis elle a réalisé avec eux des entretiens semi-dirigés. 

Le profil des participants révèle d’emblée un paradoxe: huit d’entre eux possèdent une formation en horticulture, en biologie ou en science de l’environnement. Ces collectionneurs sensibilisés ont pourtant importé des plantes sans les documents requis – et, dans la grande majorité des cas, en toute connaissance de cause. «Ce sont des gens qui condamnent le braconnage et la cueillette illégale dans la nature, note la chercheuse. Mais ils décidaient quand même d’enfreindre la loi.» 

Se convaincre qu’on ne fait rien de mal

Pour expliquer ces comportements, Léanne Vincendon avance la théorie de la neutralisation de Sykes et Matza, selon laquelle les individus ont recours à des stratégies cognitives pour atténuer leur sentiment de culpabilité face à un acte contraire à leurs valeurs. Certains condamnaient la règlementation elle-même, jugée trop complexe ou mal conçue. 

«Ils avaient tenté d’obtenir les permis requis, mais naviguer sur les sites gouvernementaux, trouver le bon formulaire, l’envoyer par courriel sans jamais recevoir de réponse s’est avéré fastidieux et ils ont fini par abandonner», mentionne celle qui poursuit aujourd’hui ses études au doctorat en géographie à l’UdeM, où elle s’intéresse aux enjeux du commerce international des espèces menacées d’extinction. 

D’autres faisaient porter la responsabilité sur les vendeurs ou minimisaient les conséquences environnementales de leur geste en ne reconnaissant pas la nature comme une victime légitime. 

Pourtant, la chercheuse a constaté que ces acheteurs témoignaient d’un attachement réel à leurs plantes – éclairage soigné, nutriments adaptés, refus des pesticides –, «mais ces soins restaient centrés sur le spécimen individuel, sans égard aux écosystèmes d’où ces espèces sont parfois arrachées. La littérature nomme cet écart le “value-action gap”: l’espace entre ce qu’on dit croire et ce qu’on fait réellement». 

Un marché numérique taillé pour l’impunité 

Selon Léanne Vincendon, les plateformes en ligne jouent un rôle facilitateur déterminant: elles n’exigent pas des vendeurs qu’ils affichent leurs permis ni le statut de conservation des espèces offertes. Les participants se fiaient aux évaluations d’autres acheteurs pour jauger la fiabilité d’un vendeur, substituant ce mécanisme à toute vérification de légalité. «Je le vois sur les photos, il a de bons commentaires sur eBay…», résumait l’un d’eux. 

Quant aux vendeurs, ils contournaient les barrières douanières en expédiant les plantes dans les plus petits colis possibles ou sous une fausse identité. «Dans les rares cas de saisie rapportés, aucune pénalité supplémentaire n’avait suivi, ce qui ancre la perception d’un commerce pratiquement sans risque, ajoute Léanne Vincendon. Plusieurs acheteurs admettaient n’avoir jamais questionné leurs fournisseurs sur l’origine réelle des plantes.»

Agir sur plusieurs fronts

Afin de contrer ce commerce illicite, les auteurs de l’étude proposent quelques leviers d’intervention. 

Sur le plan économique, des filières d’importation groupée permettraient de partager les coûts des permis et de rendre le marché légal plus accessible.  

Sur le plan numérique, les plateformes pourraient exiger une documentation légale des vendeurs et un permis d’importation valide des acheteurs. Des campagnes de sensibilisation ciblées – guides visuels, courtes vidéos – diffusées directement dans les communautés en ligne pourraient clarifier les règles et faire connaître les répercussions écologiques réelles de cette activité.  

«Enfin, il faudra déconstruire les mécanismes de neutralisation en rappelant aux consommateurs leur responsabilité individuelle et répondre, données à l’appui, à l’affirmation commune que ’’si tout le monde le fait, ce n’est pas si grave’’», conclut Léanne Vincendon. 

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