Marathon sous les deux heures: comment la science l’explique-t-elle?

En 5 secondes Un expert en physiologie de l’activité physique de l’UdeM décortique les avancées qui ont permis l’établissement de ce nouveau record en athlétisme.

Le 26 avril, le Kényan Sabastian Sawe est devenu le premier homme à courir un marathon sous la barre des deux heures: il a franchi le fil d’arrivée du marathon de Londres avec un temps de 1 h 59 min 30 s. 

Longtemps considéré comme une frontière mythique, ce record marque un moment historique pour le monde du sport. Derrière cet exploit se cachent des avancées en entraînement et en nutrition, des innovations technologiques, une meilleure compréhension scientifique de la performance et, possiblement, un effet psychologique depuis qu’il a été démontré que la barrière des deux heures pouvait être abaissée. 

Jonathan Tremblay, professeur à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de l’Université de Montréal, aide à décrypter ce jalon, qui pourrait redéfinir l’avenir de l’endurance. 

Questions Réponses

Comment expliquer une telle progression des performances? 

Il n’y a pas une seule explication, mais plutôt un ensemble de petits gains qui se conjuguent pour produire un résultat spectaculaire. Les chaussures modernes font souvent les manchettes: c’est avant tout la combinaison d’une mousse très réactive, de la géométrie de la semelle et de la plaque de carbone qui contribue à améliorer l’économie de course. Toutefois, il ne s’agit que d’un élément parmi d’autres. 

L’entraînement a énormément évolué. Auparavant, on préparait surtout un marathon en accumulant les kilomètres. Maintenant, les programmes sont beaucoup plus individualisés et intègrent davantage de travail de force, ainsi que des méthodes d’entraînement et de planification plus fines, afin d’améliorer l’économie de course et d’aider le corps à mieux résister au stress mécanique imposé par plus de deux heures d’effort intense. 

La nutrition sportive a également transformé la discipline. Là où les marathoniens de haut niveau buvaient peu et ne mangeaient presque rien, les athlètes d’aujourd’hui consomment d’importantes quantités de glucides pendant la course. Dans le cas des derniers records, les meilleurs coureurs auraient ingéré environ 115 g de glucides par heure, soit bien plus que les recommandations classiques d’il y a quelques années.  

À cela s’ajoutent des facteurs psychologiques, technologiques et sociaux, notamment l’augmentation du bassin d’athlètes d’élite, particulièrement au Kenya, où la course représente pour plusieurs jeunes une voie d’ascension sociale et économique. 

Justement, vous qui êtes expert en la matière, quel rôle joue précisément la nutrition dans ces performances? 

Elle est devenue centrale. Pendant longtemps, la consommation de glucides immédiatement avant ou pendant la course était presque mal vue. On craignait qu’ils provoquent une chute de glycémie et nuisent à la performance. Puis, la recherche a progressivement montré qu’au contraire, bien utilisés, ils constituent un levier majeur. 

Les équipes de recherche ont découvert qu’en combinant divers types de sucres, principalement le glucose et le fructose, il est possible d’augmenter leur absorption intestinale. Le corps peut utiliser davantage d’énergie sans saturer ses transporteurs digestifs. On teste en laboratoire différentes doses, concentrations et formes de glucides – boissons et gels, parfois avec caféine – afin de trouver la formule la mieux tolérée. 

Le véritable défi n’est plus seulement d’ingérer beaucoup de glucides, mais de réussir à les absorber tout en courant à une intensité proche de 90 % du VOmax, ce qui laisse moins de débit sanguin disponible pour la digestion. Les athlètes entraînent donc aussi leur système digestif à tolérer et absorber ces apports pendant l’effort. 

Est-ce que la science avait prédit qu’on atteindrait ce niveau dans une épreuve de marathon? 

Oui, et c’est probablement l’un des aspects les plus fascinants. En 1989, les chercheurs de l’Université de Montréal François Péronnet, professeur émérite, et Guy Thibault, professeur associé, ont conçu un modèle bioénergétique capable d’estimer les performances humaines en course. Sa force est qu’il est généralisable à plusieurs distances, du sprint au marathon, avec les mêmes paramètres physiologiques. Leur modèle, fondé sur la capacité du corps à produire de l’énergie, avait prédit qu’en 2028 le record du marathon pourrait se situer à environ 1 h 59 min 36 s. 

Quand on sait que cette prédiction a été formulée près de 40 ans à l’avance, avec une marge d’erreur de quelques secondes seulement, et que le même modèle donne aussi des valeurs cohérentes pour le 800 m, le 1500 m et le 10 000 m, c’est remarquable. 

Sur quoi repose ce modèle scientifique? 

Sur trois grands paramètres. Le premier est le VOmax, c’est-à-dire la capacité maximale de l’organisme à utiliser l’oxygène durant l’effort. Le deuxième correspond à la capacité anaérobie, soit le fait de soutenir une intensité très élevée pendant une courte durée. Le troisième, et peut-être le plus important pour le marathon, est l’endurance, soit la fraction du VOmax qu’un athlète peut maintenir pendant une durée prolongée. 

Par exemple, si deux coureurs ont un VOmax comparable, celui qui peut soutenir une fraction plus élevée de ce VOmax pendant plus de deux heures, avec une bonne économie de course, sera avantagé au marathon. 

A-t-on atteint les limites du corps humain? 

Selon les modèles actuels, les performances continuent d’évoluer selon une courbe asymptotique: les gains deviennent plus difficiles à obtenir, mais ils ne s’arrêtent pas complètement. Chez les coureurs d’élite, ce qui départage de plus en plus les meilleurs n’est pas forcément le VOmax seul, mais plutôt l’endurance et l’efficacité de la foulée. 

Autrement dit, on devient de plus en plus capable de maintenir un très haut niveau d’intensité pendant de longues durées. Les nouvelles méthodes d’entraînement, la nutrition, les chaussures, les stratégies de récupération et les technologies de suivi physiologique semblent surtout améliorer cette dimension. 

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