De l’intimidation entre professeurs dans les universités québécoises

En 5 secondes Une nouvelle étude lève le voile sur ce phénomène marginal aux lourdes conséquences.
Une étude, qui a sondé plus de 1000 professeurs et professeures à travers le Québec, révèle que les professeurs seraient victime d'intimidation.

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Le 93e Congrès de l'Afcas Article 2 / 3

Quand on parle d’intimidation en milieu universitaire, on pense à la communauté étudiante. Ce sujet a fait l’objet de nombreuses études. Mais on entend très peu parler dans la littérature scientifique d’intimidation entre membres du corps professoral. Une équipe de recherche québécoise réunissant Sébastien Béland, Marc-André Éthier et Cynthia Vincent de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, Catherine Malboeuf-Hurtubise, de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, et Jonathan Smith, de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, a souhaité lever le voile sur ce sujet tabou.

Cette étude inédite, qui a sondé plus de 1000 professeurs et professeures à travers le Québec, révèle que, si le phénomène reste marginal, ses conséquences peuvent être dévastatrices et que ses racines sont profondément ancrées dans la culture universitaire de la performance, dans un contexte où les ressources sont rares. Les résultats de ces travaux seront présentés à l’occasion du 93Congrès de l’Acfas le 14 mai

L’intimidation concernerait tout le monde 

L’étude repose principalement sur un sondage mené auprès de plus d’un millier de professeurs et professeures de différentes universités québécoises et de différentes disciplines. Il a ensuite été complété par des entrevues approfondies. L’équipe de recherche a constaté que ce problème concerne tous les grands champs disciplinaires, des sciences sociales aux technologies en passant par les sciences de la santé. 

Les résultats ont fortement étonné les chercheurs. «J’aurais pensé que les hommes auraient peut-être été davantage intimidateurs, mais ce n’est pas du tout ce que nos données montrent», confie Sébastien Béland. Aucune différence significative n’a été observée selon le genre, l’âge, l’origine ethnique, la religion, l’orientation sexuelle ou la présence d’un handicap. «À ce stade-ci, ça semble vraiment être quelque chose qui peut toucher n’importe qui», ajoute Cynthia Vincent. Cette absence de profil type distingue l’intimidation professorale d’autres formes de violence plus étudiées dans les écoles primaires et secondaires ou dans les établissements postsecondaires. 

L’équipe reste toutefois prudente. «L’échantillon n’est pas généralisable à toute la population», rappelle Sébastien Béland tout en soulignant que les tendances observées sont suffisamment fortes pour susciter une réflexion. 

La culture de la compétition et le poids du système 

Pour comprendre l'origine de ces comportements, les chercheurs pointent du doigt une culture axée sur la lutte pour des ressources limitées. Dans un environnement où l'excellence est mesurée par des critères purement quantitatifs (nombre de publications, subventions obtenues, prix prestigieux gagnés), la collégialité peut être sacrifiée sur l'autel de la productivité. Cynthia Vincent explique: «Dans ce système, on – en excluant la personne qui parle! – se bat parfois contre ses collègues. On se bat pour enrichir son CV, pour être compétitif et pour être la personne qui va recevoir le financement. Effectivement, ça peut faire naître des comportements d'intimidation.» La jalousie ressort d'ailleurs comme une des motivations citées par les participants dans les questionnaires ouverts. 

Même si une culture de bienveillance est officiellement mise en avant dans les discours institutionnels sur l'équité, la diversité et l'inclusion, les structures de pouvoir et d'évaluation demeurent des terreaux fertiles pour l'abus. 

Les visages et le coût humain de l’intimidation  

L'intimidation entre collègues se manifeste souvent par des microagressions répétées et des tactiques de dévalorisation subtiles. La majorité des témoignages recueillis dans les questions ouvertes font état de situations où des professeures et professeurs sont critiqués ou rabaissés devant leurs pairs ou systématiquement mis au silence dans des assemblées départementales. Dans certains cas plus rares, des répondants qui se décrivaient comme victimes d’intimidation ont évoqué l’utilisation par un ou une collègue du matériel de leur laboratoire ou la sollicitation de leurs étudiants, des situations qu’ils ont interprétées comme une forme de «vol de ressources». Cynthia Vincent rapporte ainsi que la manière de voir l’intimidation semble varier considérablement selon la position occupée et la conscience de ses privilèges d’accès aux ressources. Inconsciemment, certains individus cherchent à maintenir leur pouvoir en excluant les autres de toute prise de décision ou de tout passage à l’action. Ces données préliminaires qualitatives mettent déjà en évidence un enjeu central: la nécessité de mieux définir ce qui constitue de l’intimidation entre membres du corps professoral et de la distinguer d’autres formes de tensions professionnelles, comme les perceptions de manque de respect. 

Le coût humain de ces comportements est immense tant sur le plan personnel que sur le plan social. Les chercheurs ont rencontré des professeures et professeurs en profonde souffrance, certains fondant en larmes dans les entrevues. «Il y a un coût à tout ça, ce sont des arrêts de travail, des dépressions», alerte Sébastien Béland, ajoutant que les tensions vécues à l'université se transportent inévitablement au sein des familles. Malgré le fait que le métier de professeur est privilégié, les répercussions psychologiques de la toxicité au travail ne devraient pas être sous-estimées, car elles concernent non seulement le bien-être individuel, mais aussi la mission globale de l'université. 

Vers une responsabilité individuelle et collective 

Bien que l'analyse des données soit toujours en cours, les chercheurs souhaitent que leur travail serve de catalyseur pour une prise de conscience au sein de la communauté universitaire. Le phénomène, bien que qualifié de marginal, reste suffisamment présent pour que de nombreux professeurs et professeures en aient été témoins ou aient entendu parler de climats toxiques dans leur département. Cynthia Vincent propose de voir l'intimidation comme un comportement appris: plus le système valorise ou tolère ces dynamiques de pouvoir, plus elles sont reproduites de manière inconsciente. «Le changement commence par soi-même», affirme-t-elle, invitant chaque membre du corps professoral à s'interroger sur ses propres comportements de quête de pouvoir et sur ses pratiques de collégialité. 

L'étude, qui n'a bénéficié d'aucun financement, a été menée par pur engagement professionnel devant un besoin jugé criant. En analysant ces «luttes cachées» dans les universités anglophones et francophones du Québec, l’équipe de recherche espère briser ce silence. «Ce climat pourrait s'améliorer grâce à une plus grande sensibilisation», conclut Sébastien Béland.

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