Femmes battues en Iran: du hors-champ à la résistance

En 5 secondes Des images de femmes frappées dans la rue en Iran circulent sur les réseaux sociaux depuis des années. Une doctorante de l'UdeM s’est interrogée sur ce que signifie de les regarder… encore et encore.
Les autorités iraniennes utilisent la violence physique pour intimider et tenter de soumettre la population féminine, qui cherche à obtenir davantage de droits et d'autonomie.

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Le 93e Congrès de l'Afcas Article 2 / 7

Quand une vidéo de femme battue par des agents de l'État en Iran cumule cinq millions de vues sur Instagram, que se passe-t-il dans le regard de ceux et celles qui la visionnent? Melika*, doctorante en études cinématographiques à l'Université de Montréal, a fait de cette question le cœur d'un projet de recherche-création intitulé «Femmes battues en Iran: archives, vidéos policières et violence d'État» qu'elle a présenté au 93Congrès de l'Acfas. 

C'est en janvier dernier que tout s'est cristallisé, tandis qu’une vidéo circulait massivement sur les réseaux sociaux iraniens: une femme se faisait battre par des forces de l'ordre. Originaire de Téhéran et arrivée à Montréal il y a quelques années, Melika l’a visionnée comme des millions d'autres personnes. Elle n'a pas reçu de coups, «mais mon âme a encaissé chaque image comme une gifle», dit celle qui connaît bien le geste d'autorité, la main qui se pose sur l'épaule, la voix qui intime de se couvrir les cheveux… 

En tant qu'artiste-chercheuse féministe en contexte diasporique, elle ne considère pas cette distance comme une mise à l'écart, mais bien comme une responsabilité. Deux semaines après le début des manifestations, elle soumet une proposition de communication à l'Acfas. Elle a besoin d'en parler en tant que chercheuse. 

Deux sources d'images, une seule violence

Son projet porte sur la circulation des images de femmes battues, arrêtées ou humiliées par les forces policières iraniennes, depuis les archives cinématographiques jusqu'aux vidéos tournées avec un téléphone et diffusées sur les réseaux sociaux. Ces deux corpus – le cinéma officiel et les vidéos de rue – forment le cœur de son analyse.  

Dans le cinéma iranien officiel, qui est produit à l’intérieur de règles strictes de censure et de normes religieuses, la violence contre les femmes existe, mais elle n'est presque jamais montrée directement. Le contact physique entre un homme et une femme à l'écran est soumis à des contraintes sévères et la violence se déplace hors champ: ce que le spectateur voit, ce sont les traces – un visage silencieux, un regard baissé, une parole coupée, une peur visible… La brutalité est atténuée, déguisée et normalisée. 

Les vidéos de rue, elles, ne cachent rien. Tournées dans l'urgence, elles sont souvent floues et tremblées, et forment un corpus diversifié: certaines montrent l'application du voile obligatoire, d'autres surgissent dans le contexte des manifestations, des arrestations politiques ou du contrôle de l'espace public. Chacune expose la violence faite aux femmes, tantôt tirées par les cheveux, tantôt poussées dans des véhicules de police ou jetées au sol, leurs vêtements déplacés par la force de l'arrestation.  

En somme, ce que le cinéma officiel soustrait au regard, le téléphone portable le rend visible dans toute sa brutalité. 

Fait révélateur: dans les vidéos de rue, ce sont souvent des agentes qui amorcent l'affrontement – saisissant le corps d'une autre femme, la poussant, tentant de contrôler son apparence – avant que des hommes interviennent pour renforcer l'arrestation. Cette réalité bien visible dans ces enregistrements est absente des films officiels, qui évitent de montrer des femmes s'en prenant à d'autres femmes. 

«Ce contraste révèle un paradoxe fondamental, indique Melika. L’art officiel de l'image en cinéma ne peut pas toujours faire voir la violence dans sa matérialité, tandis que les vidéos amateurs, produites sans filet, sans montage, sans permission en deviennent les documents essentiels.» 

Des archives fragiles, mais une mémoire politique

Ces vidéos numériques constituent ce que la chercheuse appelle des archives informelles qui sont à la fois fragmentées, anonymes, constituées par des gens de la rue, par des témoins, soumises à la censure et à l'oubli, «mais qui sont aussi porteuses d'une mémoire que l'État cherche précisément à effacer, mentionne-t-elle. Une vidéo devient virale, disparaît, revient sous une autre forme, elle est copiée, partagée, commentée. Elle est fragile, mais elle garde pourtant la trace de ce qui a eu lieu».  

Dans cette logique, le téléphone portable devient un outil de témoignage, et les réseaux sociaux servent d'archives militantes. «Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement la documentation d'actes de violence, poursuit la doctorante. C'est la visibilité du corps féminin comme enjeu politique. En Iran, la présence des femmes dans l'espace public – leurs cheveux, leurs vêtements, leur démarche – est un terrain de contrôle, de discipline et de résistance.»

La question éthique du regard

Pour Melika, «montrer ne suffit pas à témoigner et regarder n'est pas sans conséquence». Dans sa présentation, elle a souligné que chaque partage d'une vidéo de femme humiliée peut dénoncer la violence, mais aussi la répéter symboliquement, de sorte que chaque visionnement risque de transformer le corps souffrant en objet de regard. 

Comment regarder sans consommer la souffrance? Comment exposer sans exploiter? Comment créer des archives féministes sans reproduire la domination visuelle? 

Ces questions structurent directement les choix formels du volet création du projet, qui prend la forme d'une installation. Plutôt que d'accumuler des images-chocs, Melika souhaite ralentir le regard et travailler sur ce qui entoure l'image, dont le mouvement de la caméra, le cri, la chute, le regard des témoins, le moment où un voile tombe, où un corps est saisi par l'autorité.  

«Ces détails, souvent invisibles au regard pressé des réseaux sociaux, révèlent que la violence d'État n'est pas seulement physique, elle est aussi symbolique: elle touche à la dignité, à l'intimité, à l'identité», insiste-t-elle. Inspirée de la théorie du montage de Sergueï Eisenstein selon laquelle le sens d'une image dépend de ce à quoi on l'associe, la chercheuse entend laisser les images se répondre, sans les instrumentaliser, pour que le public puisse construire sa propre lecture critique. 

Melika a conclu sa présentation ainsi: «Regarder ne devrait pas être un acte passif, car il ne s'agit pas seulement de voir la violence: il s'agit de comprendre ce qu'elle produit, ce qu'elle cache, ce qu'elle répète, et comment nous pouvons, par une démarche féministe et critique, transformer ces images en mémoire, en soins et en résistance.» 
 

* Nous taisons le nom de famille de la doctorante pour éviter que sa famille subisse des représailles en Iran.

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