Souveraineté numérique: «tout est interrelié»

En 5 secondes À l’heure où les technologies numériques s’infiltrent dans toutes les sphères de la société, l’enjeu de la souveraineté numérique s’impose.
Le numérique s’infiltre dans toutes les sphères de la société et ne pas avoir le contrôle de nos données a d’importantes conséquences.

Information, culture, sécurité internationale, souveraineté étatique même: les technologies numériques et les géants du Web ont une influence colossale et redéfinissent aujourd’hui l’équilibre politique, économique, culturel et social. Depuis plusieurs années, le journaliste Alain Saulnier tire la sonnette d’alarme sur l’absence complète de contrôle sur notre souveraineté numérique et les problèmes qui y sont associés. «Dans mon ouvrage Tenir tête aux géants du web, publié en 2024, j’avançais même l’idée qu’il fallait s’affranchir des géants du Web, mais je prêchais dans le désert en quelque sorte», raconte-t-il. 

Le professeur du Département de communication de l’Université de Montréal participera à la conférence publique «Souveraineté numérique: le Québec à la croisée des chemins» le 26 mai, de 18 h 30 à 20 h, au campus MIL. Stéphane Le Bouyonnec, sous-ministre et dirigeant principal de l’information au ministère de la Cybersécurité́ et du Numérique, et Tania Tanic, fondatrice et PDG de BrainStorm CyberRisk, se joindront à Alain Saulnier. C’est Fanny Tan, journaliste dans le domaine des nouvelles technologies et chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui assurera l’animation. La conférence est organisée par le Lab-Delta dans le cadre de l’école d’été «Souveraineté numérique: engagement politique en contexte francophone», qui a lieu du 25 au 29 mai.

Crise des médias et souveraineté culturelle

Alain Saulnier s’est intéressé à la souveraineté numérique au début des années 2010, marquées par la crise des médias. «Je me préoccupais grandement de la situation et je partageais mon analyse avec les étudiantes et étudiants du DESS [diplôme d’études supérieures spécialisées] en journalisme», relate-t-il. Avec leurs plateformes, les géants américains du Web s’appropriaient près de 75 % des revenus publicitaires qui jusque-là servaient à financer des médias. «Concrètement, ce sont les géants, Google et Facebook, qui étaient en train de tuer à petit feu les médias», ajoute-t-il. Le journaliste continue de suivre de près la question, publiant en 2022 Les barbares numériques: résister à l’invasion des GAFAM, ce groupe d’entreprises qui, à l’image des hordes barbares, débarquent sur les territoires, imposent leurs lois et pillent les ressources.

Alain Saulnier a rapidement soulevé l’enjeu que constituait la culture. «Je me suis aperçu qu’encore une fois, c’était les entreprises numériques américaines qui contrôlaient tout et décidaient de ce qui était bon pour nous de lire, d’écouter et de regarder. Notre culture était marginalisée», déclare-t-il. 

Menace à la démocratie

Outre la culture, c’est la démocratie qui est fondamentalement menacée par la domination de notre souveraineté numérique par les géants américains. «Aujourd’hui, je pense que tout est relié», souligne Alain Saulnier. Le numérique s’infiltre dans toutes les sphères de la société et ne pas avoir le contrôle de nos données a d’importantes conséquences. Nos données personnelles sont hébergées dans les centres de stockage américains sans aucune protection. Qu’on pense aussi aux avions militaires dont le code source reste aux mains des constructeurs, ce qui ouvre la porte à des risques importants en matière de sécurité nationale – les États-Unis pourraient, par exemple, décider de neutraliser les équipements numériques à bord et clouer ces appareils au sol. 

Les propriétaires multimilliardaires d’entreprises numériques américaines – non élus, faut-il le rappeler – agissent comme rois et maîtres, attaquant les lois qui tentent de limiter leurs activités et usant de leur influence pour faire avancer leurs intérêts. C’est l’ordre mondial même qui est en train d’être bousculé, selon Alain Saulnier: «Les organismes internationaux qui assuraient une certaine cohésion sont en train de s’écrouler, et pas seulement à cause de Donald Trump: il a été élu avec la complicité directe des géants du Web.» 

À l’heure où les États-Unis ne sont plus le voisin amical qu’on croyait, il est plus que temps de s’affranchir de ces géants. «Je veux que nous prenions conscience de l’ampleur du problème auquel nous sommes confrontés. Le Canada n’est pas un pays complètement souverain tant qu’il ne maîtrise pas son infrastructure numérique. Sans souveraineté numérique, il n’y a pas de réelle souveraineté possible», conclut-il.

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