SIGN/e, un nouvel outil pour écrire des partitions de musique électronique

En 5 secondes Des chercheurs de la Faculté de musique de l’UdeM ont conçu un outil pour noter la musique électronique sans figer son mouvement.
SIGN/e est un nouvel outil pour écrire la musique électronique et la musique contemporaine.

Comment écrire une partition de musique électronique? Peut-on fixer sur papier une musique qui repose autant sur des gestes et des accidents contrôlés que sur des notes? 

La musique électronique s’est développée en marge des systèmes de notation traditionnels, faute d’outils capables de saisir ses textures instables, ses boucles irrégulières et ses transformations en temps réel. L’équipe de Nicolas Bernier, professeur à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, souhaite contribuer à la démocratisation de la notation graphique pour la musique électronique avec SIGN/e, un nouvel outil pour écrire la musique électronique et la musique contemporaine lancé à l’International Conference on Technologies for Music Notation and Representation.

Les limites du solfège en musique électronique

Le système de notation occidentale a permis la diffusion d’un vaste répertoire musical en structurant la relation entre compositeur et interprète. Ce système repose toutefois sur un principe stable: celui d’un son relativement prévisible associé à une note donnée. 

Or, dans la musique électronique, cette stabilité est souvent appelée à disparaître. Les sons sont produits par des chaînes de traitement complexes, modulées en temps réel par des paramètres multiples. «Même si l’on donne l'indication de produire une onde carrée avec 20 % de bruit filtré, lorsque quelqu’un va rendre ce son, celui-ci risque d’être sensiblement différent», explique Nicolas Bernier. 

Cette variabilité rend la notation descriptive insuffisante. Le chercheur propose donc de déplacer le centre de gravité de l’écriture musicale. «On peut par exemple se concentrer sur l’action à faire: quel bouton tourner, quel curseur déplacer et surtout à quel moment précis», dit-il. Ce passage du son vers le geste permet de mieux rendre compte de certaines pratiques performatives, on ne tente pas de figer un résultat sonore instable par nature.

SIGN/e: écrire des partitions de musique électronique

C'est pour concrétiser cette vision qu'a été conçu SIGN/e (système d’idéation graphique pour la notation et l’édition), une plateforme intégrée directement dans le logiciel Ableton Live, utilisé par une immense communauté de musiciens. Avant cette invention, créer une partition graphique était un calvaire logistique: le compositeur devait dessiner sur Illustrator ou Photoshop, exporter une image, puis tenter de la caler maladroitement dans son logiciel de musique. «Si un symbole devait être décalé d'un pixel à gauche, il fallait tout réexporter», fait remarquer Nicolas Bernier. 

SIGN/e regroupe désormais toutes ces étapes dans un seul environnement. Les symboles peuvent être placés directement sur la grille temporelle, modifiés et animés en temps réel. La partition devient ainsi un objet dynamique, étroitement lié au son qu’elle organise. 

Cette intégration ouvre la voie à une diversité de formes de notation visuelle. Un symbole peut évoluer dans le temps pour indiquer un geste à reproduire. «Un rond peut tourner pour indiquer un roulement, une ligne peut défiler pour guider un glissando», illustre le chercheur. 

Une partition fondée sur le geste

Alexandre Sasset-Blouin, étudiant de maîtrise à la Faculté de musique de l'UdeM, a composé une première pièce avec SIGN/e. La partition repose sur une correspondance directe entre geste et symbole. La couleur peut ainsi indiquer le paramètre à manipuler, tandis que la forme précise la nature de l’action: une ligne correspond à un geste continu, un cercle à une action brève. 

«Cet été, je vais travailler avec le guitariste Simon Trottier. Notre objectif est de créer une pièce pour guitare folk échantillonnée en temps réel en nous appuyant sur une partition réalisée dans SIGN/e», mentionne Nicolas Bernier. 

Structurer un champ en émergence

Afin que chaque artiste n'invente pas son propre code d’écriture dans son coin, le doctorant Pierre-Luc Lecours a analysé plus de 250 documents scientifiques pour imaginer une synthèse universelle: le Contemporary Notation Framework. Il a souhaité classer les principales formes de notation actuelle pour la musique électronique et la musique contemporaine. 

Son cadre distingue plusieurs approches, du live coding (où le code informatique devient la partition projetée) aux partitions inhérentes (où la notation est directement intégrée dans les circuits de l'instrument). Il explore également les différents supports: partitions sur papier, sur écran ou même en réalité virtuelle, alors que le musicien doit physiquement naviguer dans l'espace pour découvrir ses instructions. «Son travail permet de démêler tout le vocabulaire et d'offrir une base solide pour l'analyse musicale de demain», observe Nicolas Bernier, son directeur de thèse.

Un enjeu de pérennité

Ces multiples avancées soulèvent toutefois une question de taille: celle de la durabilité. Contrairement aux partitions sur papier, les systèmes numériques dépendent d’environnements logiciels en constante évolution. «Dès qu’il y a un composant technologique, ça va souvent arrêter de fonctionner, malheureusement, souligne Nicolas Bernier. Après deux ans, parfois moins, une mise à jour peut suffire à rendre un système inutilisable. C’est exactement un des enjeux qui a motivé la création de SIGN/e: offrir un outil qui serait le plus stable possible dans le temps. C'est pour cette raison que nous utilisons une programmation relativement de base intégrée au logiciel Ableton Live, qui n'est pas près de disparaître et qui possède un long historique de stabilité.» 

En rendant possibles l’écriture et la transmission de ces pratiques, ces travaux ouvrent la voie à une évolution importante: l’interprétation d’œuvres électroniques par d’autres musiciens que leurs créateurs. «Je pense que les artistes de musique électronique gagneront beaucoup à ne pas seulement noter, mais à interpréter, à jouer des pièces d’autres compositeurs et compositrices», conclut le professeur-chercheur. 

Sans figer la musique électronique, le défi est de lui donner les moyens de circuler, de se transformer et de s’inscrire dans la durée. 

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960