Le document fait état de trois obstacles majeurs au développement de la recherche en français. Le premier est d’ordre «normatif», soit la conception répandue voulant que la science de qualité soit nécessairement produite en anglais.
«Dans presque tous les domaines scientifiques, publier en anglais est perçu comme une marque d’excellence. Les grandes revues internationales, souvent américaines ou britanniques, concentrent le prestige et la visibilité. L’anglais est associé à une plus grande reconnaissance internationale, ce qui influence directement les carrières universitaires, l’attribution des subventions de recherche et la réputation des établissements», explique Vincent Larivière, également titulaire de la Chaire UNESCO sur la science ouverte et cotitulaire de la Chaire de recherche du Québec sur la découvrabilité des contenus scientifiques en français.
Justement, le second obstacle touche à l’aspect financier: les grandes organisations anglophones attirent davantage de ressources et de financement, ce qui accentue les inégalités, particulièrement pour les établissements francophones en milieu minoritaire.
Enfin, le troisième obstacle concerne la gouvernance. Les universités relèvent des provinces et demeurent autonomes, ce qui limite la marge de manœuvre du gouvernement fédéral.
… mais des solutions
Parmi les recommandations formulées, le Groupe demande la création d’un secrétariat fédéral consacré à la recherche en français afin d’assurer une meilleure coordination des initiatives.
Le rapport recommande également d’investir environ 40 M$ par année – soit environ un pour cent du financement des grands organismes subventionnaires fédéraux – pour soutenir la formation de la relève, les infrastructures de diffusion scientifique et la valorisation de la recherche en français.
Le document souligne de plus le manque criant de revues scientifiques francophones dans plusieurs disciplines comme la médecine, le génie ou les sciences naturelles. Ses auteurs estiment que le gouvernement fédéral devrait être plus cohérent dans ses propres pratiques.
«Même si plusieurs ministères respectent officiellement les exigences du bilinguisme, très peu de leurs publications scientifiques sont disponibles en français. Le fédéral devrait donc devenir exemplaire afin d’envoyer un signal clair aux universités et aux organismes de recherche», plaide Vincent Larivière.
Une influence sur le contenu même de la recherche
Le rapport fait état d’un constat moins évident: la domination de l’anglais comme langue de diffusion peut aussi finir par orienter les priorités scientifiques.
«Lorsqu’il devient plus avantageux de publier sur des sujets internationaux ou américains pour susciter l’intérêt des grandes revues anglophones, les chercheurs et chercheuses risquent progressivement de délaisser des objets de recherche liés au Québec, aux communautés francophones ou aux réalités canadiennes», précise Vincent Larivière.
Pour le Groupe, les activités de recherche qui portent sur des objets francophones sont associées à la production de connaissances pertinentes pour les communautés régionales et contribuent aux débats de société, à l’économie locale et à l’économie nationale, à la participation citoyenne et aux services à la population.
Le français contre l’anglais? Pas exactement
Les auteurs du rapport insistent toutefois sur un point: l’objectif n’est pas d’opposer le français à l’anglais. Le véritable enjeu est plutôt celui du multilinguisme scientifique. Car le phénomène touche aussi l’allemand, l’italien et plusieurs autres langues qui perdent progressivement du terrain au profit de l’anglais.
Mais la différence canadienne, dit Vincent Larivière, vient du fait que l’anglais n’est pas une langue «neutre» au pays. Son expansion dans les milieux scientifiques influence directement l’équilibre linguistique du Canada.
«Historiquement, la science a longtemps été multilingue. Pendant des siècles, les découvertes circulaient dans plusieurs langues nationales. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale, et surtout à partir des années 1970, que l’anglais s’est imposé comme langue dominante des publications scientifiques», rappelle le professeur.
Pour les auteurs du rapport, il ne s’agit donc pas de rejeter l’anglais, mais de sortir d’un modèle où une seule langue concentre presque toute la légitimité scientifique.
Une importante touche de l’UdeM
Outre l’apport de Vincent Larivière et de Patrick Poirier, plusieurs recommandations du rapport proviennent des équipes de Francis Gingras, vice-recteur adjoint à la recherche et à l’innovation de l’UdeM, secteur Société et culture, et responsable de la promotion de la recherche en français.
C’est notamment le cas des mesures concernant:
- la publication des données relatives aux taux de succès selon la langue, les profils linguistiques des évaluateurs et les statistiques désagrégées sur les bourses;
- le soutien à l’édition savante;
- le soutien aux nouveaux mécanismes de découvrabilité à partir des plateformes et des outils de l’intelligence artificielle;
- la reconnaissance et la valorisation du rôle des universités francophones dans la mobilisation des connaissances pour l’ensemble des communautés francophones, au Canada et ailleurs.
«Nous sommes heureux de constater que plusieurs des recommandations formulées dans le rapport reprennent les propositions que nous avions présentées au Groupe en juillet dernier, et nous accueillerons avec enthousiasme leur mise en œuvre», indique Francis Gingras.
Plusieurs projets issus de l’Université de Montréal sont également vantés dans le rapport:
- Érudit, une plateforme qui rassemble des revues savantes et culturelles francophones en sciences humaines, sciences sociales et sciences naturelles. On suggère d’en accroître l’appui, y compris pour la mise à jour de ses métadonnées.
- Le programme Côte à côte, un projet pour favoriser la mobilité étudiante dans la francophonie canadienne, axé sur l’apprentissage expérientiel et l’engagement communautaire. On recommande de le rehausser de façon pérenne.
- L’équipe de recherche en partenariat RENARD, un regroupement transdisciplinaire consacré à la recherche sur la science du transfert et de la mobilisation des connaissances dans le domaine des interventions sociales.
- Le Réseau Circé, un réseau québécois de recherche et de mutualisation pour les revues scientifiques, dont le mémoire déposé auprès du Groupe est cité à plusieurs occasions dans le rapport.