Radicalisation chez les adolescents: des trajectoires beaucoup plus dynamiques qu’on pense

En 5 secondes Une étude menée auprès de plus de 500 jeunes montre que leur attitude vis-à-vis de la violence idéologique évolue rapidement.
Les modèles traditionnels de la radicalisation décrivent souvent une progression linéaire.

Dans un contexte où les inquiétudes autour de la radicalisation des jeunes occupent une place croissante dans l’espace public, l’image d’un engrenage qui mène inévitablement à la violence reste largement répandue. On imagine qu’un adolescent exposé à certaines idées s’y accroche, puis glisse progressivement vers des positions de plus en plus extrêmes. Une étude dirigée par Diana Miconi, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, et son équipe invite pourtant à nuancer fortement ce scénario. 

Réalisée auprès de 574 élèves de six écoles secondaires de la grande région de Montréal, elle montre que les attitudes des adolescents à l’égard de la violence et de l’engagement social sont loin d’être figées. Elles évoluent rapidement et s’inscrivent, le plus souvent, dans une phase d’exploration.

Des modèles classiques remis en question

Les modèles traditionnels de la radicalisation décrivent généralement une progression linéaire: adhésion à une idéologie, engagement militant, puis recours à la violence lorsque les moyens démocratiques échouent. Or, les données disponibles ne confirment pas ce schéma. «Empiriquement, il n’y a pas de preuve que ce processus est le même pour tout le monde», souligne Diana Miconi. Certains jeunes peuvent adopter des attitudes favorables à la violence sans passer par l’activisme, tandis que la grande majorité des jeunes engagés socialement ne soutiennent jamais la violence. 

Pour mieux saisir cette complexité, l’équipe de recherche a adopté une approche centrée sur la personne plutôt que sur des variables isolées, ce qui lui a permis de comprendre comment les attitudes vis-à-vis de la radicalisation violente et de la radicalisation non violente se combinent chez les adolescents. L’analyse a été menée à partir de deux collectes de données effectuées l’une en 2023 et l’autre en 2024. Elle a permis de mettre au jour six profils distincts chez des jeunes d’environ 15 ans interrogés à chaque temps de mesure.

Le groupe le plus important, représentant environ 39 % des élèves, était composé de jeunes favorables à des formes d’engagement non violentes, comme signer des pétitions ou participer à des manifestations. «C’est bon signe: ces jeunes croient dans l’existence de moyens démocratiques», note la chercheuse. À l’autre extrême, environ 12 % des adolescents soutenaient la violence sans adhérer à l’activisme non violent. Entre ces deux pôles, 15 % des jeunes considéraient que la violence et la non-violence peuvent coexister comme moyens d’action, tandis qu’environ 13 % se caractérisaient par un désengagement global à l’égard de ces questions.

Une forte variation des attitudes à l’adolescence

L’équipe de recherche a constaté que, sur une période d’un an, la majorité des jeunes ont changé de profil. «Beaucoup plus de jeunes ont changé de profil comparativement à ceux qui sont restés dans le même, observe Diana Miconi. Ils se trouvent dans une phase d’exploration.»

Bonne nouvelle! Cette variation est particulièrement prononcée chez les jeunes les plus favorables à la violence. Parmi ceux qui appartenaient au profil proviolence au début de l’étude, environ 13 % s’y trouvaient encore un an plus tard. La plupart avaient évolué vers des positions moins violentes, souvent vers des formes d’engagement non violent ou vers un désengagement.

À l’inverse, les profils non violents apparaissaient plus stables dans le temps. «Ceux qui étaient dans la non-violence ont, pour la plupart, tendance à y rester», précise-t-elle. Ces résultats laissent entendre que, pour de nombreux adolescents, les attitudes à l’égard de la violence ne sont pas des positions fixes et ne devraient pas être pathologisées tout de suite.

Des influences sociales déterminantes

L’étude met également en évidence certains facteurs associés aux trajectoires des jeunes. Deux éléments ressortent particulièrement. D’une part, l’expérience de discrimination est liée à une plus grande probabilité de rester dans un profil favorable à la violence. D’autre part, une expérience scolaire positive semble jouer un rôle protecteur. Les élèves qui réussissent mieux à l’école ont davantage tendance à demeurer dans des profils d’engagement non violent.

Par ailleurs, certaines préoccupations globales, comme la détresse liée aux conflits internationaux ou les attitudes proenvironnementales, sont plus fréquentes chez les jeunes engagés, qu’ils soutiennent ou non la violence. «Les injustices, même à l’échelle mondiale, ont des répercussions sur les jeunes», indique la chercheuse.

Des idéologies hybrides et une nouvelle forme de violence

La recherche met en lumière une transformation des formes de radicalisation chez les jeunes. «Les jeunes puisent dans un “bar à salade d’idéologies”», mentionne Diana Miconi. Exposés à une grande diversité de contenus, notamment en ligne, ils construisent des visions du monde hybrides, sans nécessairement s’inscrire dans des mouvements structurés.

Plus effrayant, elle relève aussi l’émergence d’une forme de violence nihiliste, qui se distingue des formes classiques de radicalisation. «Il n’y a pas vraiment d’objectif de changement social. C’est une vision où l’on pense que l’être humain est fondamentalement mauvais et que la violence devient une fin en soi et est perçue comme cool. Ces jeunes passent alors du temps à regarder des vidéos de violence assez extrême en ligne. Ils pensent juste à accélérer la fin du monde parce qu'il n'y a rien d'autre à faire», explique-t-elle.

Mieux comprendre pour mieux accompagner

Ces résultats invitent à la prudence dans l’interprétation des attitudes des jeunes. «On parle bien d’attitudes et non de comportements», insiste Diana Miconi. Soutenir la violence dans un questionnaire n’est pas synonyme d’un passage à l’acte. La chercheuse a souhaité comprendre un climat, une culture des attitudes, et non prédire des comportements individuels.

Dans ce contexte, une évaluation du risque basée uniquement sur des opinions exprimées à un moment précis apparaît limitée. «Il faut une approche développementale, avec des suivis dans le temps», dit-elle.

La chercheuse met également en garde contre les approches moralisatrices ou répressives: «La censure ou une approche trop sécuritaire peuvent augmenter la frustration et les divisions.» Elle préconise plutôt une démarche fondée sur le dialogue et la compréhension. «Il faut chercher à comprendre ce qu’il y a derrière les propos des jeunes: leurs expériences, leurs émotions, leur perception des injustices», ajoute-t-elle.

Dans un contexte marqué par les crises internationales, les tensions sociales et l’exposition constante à des contenus parfois violents, il apparaît normal que les adolescents explorent différentes idées, y compris des positions inconfortables. «C’est assez normal qu’ils se questionnent et qu’ils testent les limites», affirme Diana Miconi. Pour les adultes, qu’ils soient parents, enseignants, intervenants, l’enjeu n’est donc pas de censurer cette exploration. Il s’agit plutôt d’accompagner les jeunes et de les aider à développer leur esprit critique et à exprimer leurs préoccupations par des moyens démocratiques. 

En révélant la fluidité des attitudes adolescentes, cette étude propose ainsi un changement de regard. Plutôt que de voir la radicalisation comme une trajectoire inéluctable vers la violence, elle invite à la comprendre comme une étape, souvent transitoire, du développement des jeunes dans un monde en transformation rapide. 

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