Dans un contexte où les inquiétudes autour de la radicalisation des jeunes occupent une place croissante dans l’espace public, l’image d’un engrenage qui mène inévitablement à la violence reste largement répandue. On imagine qu’un adolescent exposé à certaines idées s’y accroche, puis glisse progressivement vers des positions de plus en plus extrêmes. Une étude dirigée par Diana Miconi, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, et son équipe invite pourtant à nuancer fortement ce scénario.
Réalisée auprès de 574 élèves de six écoles secondaires de la grande région de Montréal, elle montre que les attitudes des adolescents à l’égard de la violence et de l’engagement social sont loin d’être figées. Elles évoluent rapidement et s’inscrivent, le plus souvent, dans une phase d’exploration.
Des modèles classiques remis en question
Les modèles traditionnels de la radicalisation décrivent généralement une progression linéaire: adhésion à une idéologie, engagement militant, puis recours à la violence lorsque les moyens démocratiques échouent. Or, les données disponibles ne confirment pas ce schéma. «Empiriquement, il n’y a pas de preuve que ce processus est le même pour tout le monde», souligne Diana Miconi. Certains jeunes peuvent adopter des attitudes favorables à la violence sans passer par l’activisme, tandis que la grande majorité des jeunes engagés socialement ne soutiennent jamais la violence.
Pour mieux saisir cette complexité, l’équipe de recherche a adopté une approche centrée sur la personne plutôt que sur des variables isolées, ce qui lui a permis de comprendre comment les attitudes vis-à-vis de la radicalisation violente et de la radicalisation non violente se combinent chez les adolescents. L’analyse a été menée à partir de deux collectes de données effectuées l’une en 2023 et l’autre en 2024. Elle a permis de mettre au jour six profils distincts chez des jeunes d’environ 15 ans interrogés à chaque temps de mesure.
Le groupe le plus important, représentant environ 39 % des élèves, était composé de jeunes favorables à des formes d’engagement non violentes, comme signer des pétitions ou participer à des manifestations. «C’est bon signe: ces jeunes croient dans l’existence de moyens démocratiques», note la chercheuse. À l’autre extrême, environ 12 % des adolescents soutenaient la violence sans adhérer à l’activisme non violent. Entre ces deux pôles, 15 % des jeunes considéraient que la violence et la non-violence peuvent coexister comme moyens d’action, tandis qu’environ 13 % se caractérisaient par un désengagement global à l’égard de ces questions.