Selon l’étude, le profil des conducteurs ruraux blessés se distingue à différents égards.
Les 16-18 ans issus des milieux ruraux représentent 6 % des cas d'hospitalisation, contre 3,4 % en milieu urbain – une surreprésentation que le Dr Daoust relie en partie à l'usage courant des véhicules hors route en région. Ce chiffre pourrait même être sous-évalué: l'étude ne comptabilisait pas les moins de 16 ans, or il n'est pas rare, en milieu rural, que des adolescents de cet âge conduisent des véhicules tout-terrain.
«Les accidents impliquant un véhicule tout-terrain ou un véhicule similaire sont quatre fois plus fréquents qu'en milieu urbain – 9,6 % contre 2,2 % –, que leur usage soit récréatif ou pas, et ce sont surtout les jeunes qui les conduisent», précise le Dr Daoust.
Par ailleurs, les accidents de véhicule unique sont plus courants en milieu rural, soit 56,2 % contre 39,4 % en milieu urbain. L’équipe de recherche y voit l'effet combiné de la faible densité du trafic, du type de routes, de l'absence de modes de transport autres et d'une présence policière réduite.
Les conséquences de ces accidents sont également plus lourdes en région. Les conducteurs ruraux ont été hospitalisés dans 55,3 % des cas, contre 33,4 % pour les conducteurs urbains. Un écart marqué que l’équipe attribue à des blessures globalement plus importantes, aggravées par l'éloignement des centres de traumatologie et les délais de transport inhérents à l’étendue du territoire.
L’usage préoccupant de plusieurs substances
Ce qui a particulièrement frappé le Dr Daoust, c’est que 28,8 % des conducteurs ruraux blessés présentaient simultanément deux classes de substances ou plus dans le sang, contre 19,6 % en milieu urbain – une probabilité 24 % plus élevée.
Selon lui, ce résultat n'est pas tout à fait surprenant. «S'il y a une plus grande consommation d'alcool, les risques sont aussi plus grands qu'il y ait usage d’autres substances, explique le médecin chercheur. La logique est simple: plus on consomme, plus les combinaisons se multiplient.»
Or, ces combinaisons sont particulièrement dangereuses, selon différentes études qui ont montré que l'association alcool-cannabis altère davantage les capacités de conduite que chaque substance prise séparément. Même des niveaux d'intoxication qui, pris isolément, semblent marginaux peuvent avoir un effet réel sur la conduite.
«Il est démontré que la limite de 0,08 altère la capacité à conduire, rappelle le Dr Daoust. Mais en deçà, toute consommation d’alcool agit un peu et, si elle est combinée avec du THC ou d’autres substances, ça peut avoir un effet multiplicateur.»
Une fois encore, l’équipe de recherche estime que les chiffres rapportés dans son étude sont «probablement prudents». Le délai plus long entre la collision et le prélèvement sanguin en milieu rural – le temps que les secours arrivent, que le conducteur soit transporté en centre hospitalier – favorise la métabolisation des substances.
«Si le conducteur a 0,082 au moment de l'accident, il se peut qu'il soit à 0,075 à l'hôpital, illustre le Dr Daoust, ce qui fait que le conducteur change de catégorie dans notre classement. La présence réelle de certaines substances dans le sang au moment des accidents pourrait donc être plus élevée que ce que les données indiquent.» De plus, les patients chez qui le prélèvement sanguin a été fait plus de six heures après l'accident étaient exclus de l’étude, ce qui était probablement plus fréquent en régions rurales.
Cibler les jeunes ruraux
Selon les signataires de l’étude, les résultats appellent des interventions de santé publique mieux ciblées, notamment auprès des jeunes de 16 à 18 ans en milieu rural, qui sont surreprésentés dans les accidents graves, conduisent plus souvent des véhicules hors route et évoluent dans un environnement où la consommation d'alcool est peut-être culturellement plus banalisée.
Cette réalité est aussi structurelle, selon eux: l'isolement géographique, l'absence de transports en commun, la faible présence policière et des normes sociales différentes créent un contexte où les facteurs de risque s’accumulent.
C’est pourquoi ils plaident pour une approche qui combinerait tant des initiatives de santé publique qu’une application plus rigoureuse des lois et une mobilisation communautaire accrue «sans quoi les messages de prévention risquent de ne pas atteindre ceux qui en ont le plus besoin», conclut le Dr Daoust.