Le ténébrion meunier est disséqué pour la première fois

En 5 secondes La première méthode pour disséquer le ténébrion meunier adulte vient d'être mise au point par des chercheuses de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal.
Marie-Odile Benoit-Biancamano et Chloé Rosa-Teijeiro

Le ténébrion meunier (Tenebrio molitor) est un coléoptère dont les larves séchées, récemment approuvées comme aliment par l'Autorité européenne de sécurité des aliments, se comparent au bœuf et à la volaille sur le plan nutritionnel – avec une empreinte écologique nettement réduite.  

Or, les fermes qui élèvent ces insectes sont vulnérables.  

Une épidémie de densovirus – un virus à ADN infectant les invertébrés – a été signalée avec un taux de mortalité élevé: des élevages sont décimés en raison de maladies infectieuses. Et il n’y a pas de soutien pour ces éleveurs en matière de conseils en biosécurité, faute d’outils de diagnostic. 

«Sans une description précise de l'anatomie normale de l'insecte qui permettrait de savoir à quoi ressemblent des organes sains, il est impossible de déterminer si ce qu'on observe sous la loupe est normal ou le signe d'une maladie», indique Marie-Odile Benoit-Biancamano, pathologiste vétérinaire à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal. 

C'est ce vide qu’elle et ses collègues Chloé Rosa-Teijeiro et Fanny Renois ont voulu combler en établissant, pour la première fois, un protocole de dissection du ténébrion meunier adulte. Les résultats de ces travaux ont été récemment publiés dans le Journal of Veterinary Diagnostic Investigation.

Disséquer sous l'eau

L'innovation centrale de leur méthode réside dans le travail en immersion dans une solution saline.  

Une fois euthanasié puis collé sur une mousse placée au fond d'un bac, l'insecte est disséqué à l’aide d’une loupe binoculaire et d'instruments de microchirurgie.  

«On recrée l'environnement naturel du corps de l'insecte, explique Chloé Rosa-Teijeiro. Ses organes baignent normalement dans l'hémolymphe, qui est son sang. L'immersion maintient ainsi les tissus hydratés, améliore leur visibilité et rend les résultats reproductibles, là où une dissection à l'air libre entraînerait un dessèchement rapide et des déchirures.» 

La procédure exige une précision et une patience considérables: l'insecte est minuscule, son exosquelette est rigide et ses organes internes sont très fragiles.  

«Une fois immobilisé, on retire les élytres – les ailes rigides qui forment le bouclier dorsal caractéristique des coléoptères –, puis on soulève délicatement un volet de chitine pour exposer la cavité abdominale dans son intégralité, un peu comme on soulèverait le couvercle d'une boîte extrêmement fragile, détaille Chloé Rosa-Teijeiro. Les organes sont ensuite isolés un à un dans un ordre précis et chaque étape est accompagnée de photographies annotées.» 

Au total, il a fallu environ deux mois, à temps partiel, pour mettre au point un protocole vraiment reproductible. La méthode a l'avantage de ne recourir qu'à du matériel de laboratoire courant, ce qui la rend accessible. 

Néanmoins, la courbe d'apprentissage pour maîtriser les outils n'est pas négligeable.  

«Ça prend quelques jours pour s'habituer à travailler en ne regardant qu'à travers la loupe binoculaire, on a tendance à vouloir regarder ce que font les mains», mentionne-t-elle.

Ce qu'on trouve à l'intérieur

L'étude trace pour la première fois une cartographie complète de l'anatomie abdominale des deux sexes, avec plusieurs observations notables.  

Chez la femelle, la glande spermathécale, associée à l'organe de stockage des spermatozoïdes, est plus volumineuse que la spermathèque elle-même – une configuration inhabituelle parmi les coléoptères. Les auteures interprètent cette particularité comme un avantage reproductif, la glande assurant une alimentation et une viabilité prolongée des spermatozoïdes stockés.  

Chez le mâle, les testicules présentent une forme de fleur à six follicules et deux types de glandes accessoires qui n'ont été décrites chez aucune autre espèce de coléoptère à ce jour. 

Tandis qu’elles mettaient au point la méthode de dissection du ténébrion meunier à partir d’un élevage, les chercheuses croyaient travailler avec une colonie en santé. Toutefois, l'examen histologique – l'étude des tissus au microscope – a révélé des granulomes et des inclusions virales.  

«On pensait que l'élevage était sain, mais il ne l'était pas tant que ça», résume Marie-Odile Benoit-Biancamano. Des œufs de parasites ont de surcroît été trouvés dans les tubules de Malpighi (l’équivalent des reins), dans le corps gras (l’équivalent du foie) et dans le système nerveux de certains spécimens. 

Selon la pathologiste, ces découvertes fortuites illustrent concrètement l'utilité diagnostique du guide de dissection qui a été élaboré. Elles montrent aussi que même une colonie apparemment saine peut abriter des agents pathogènes. 

Un outil en cours d’élaboration

Pour l'heure, la méthode demeure un outil de recherche. La prochaine étape consistera à disséquer des insectes malades afin de caractériser les lésions associées aux maladies connues: c'est ce travail qui transformera le guide anatomique en outil diagnostique utilisable par les éleveurs. 

Le laboratoire de Marie-Odile Benoit-Biancamano compte déjà neuf étudiants qui travaillent sur les insectes, et d'autres outils sont en cours d’élaboration, dont les prises de sang, l’analyse des formules sanguines, le diagnostic moléculaire et l’évaluation de la réponse immunitaire aux agents pathogènes. 

Les retombées pratiques commencent néanmoins à se dessiner. «Nous avons reçu des insectes d'éleveurs et nous avons pu diagnostiquer les maladies causées par le densovirus, note Marie-Odile Benoit-Biancamano. Nos analyses seraient donc reproductibles.»  

De même, les lésions observées sur des spécimens morts peuvent déjà orienter le diagnostic de la maladie en cause, ce qui constitue un premier pas vers un soutien vétérinaire concret pour une industrie qui n’en a pratiquement aucun. 

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