Dans les eaux des Anses-d’Arlet, en Martinique, des tortues vertes juvéniles broutent tranquillement les herbiers marins depuis des centaines d’années.
Ce qu’elles ne savent pas, c’est que ces prairies sous-marines pourraient être contaminées par le chlordécone, un pesticide organochloré utilisé dans les plantations de bananiers des Antilles françaises de 1972 à 1993, dont la trace chimique persiste encore aujourd’hui dans les sols et les eaux côtières.
C’est cette persistance qui intéresse Giulia Vieira, océanographe et étudiante de maîtrise à la Faculté de médecine vétérinaire (FMV) de l’Université de Montréal.
Du 2 au 11 mai, elle et 11 étudiantes et étudiants en médecine vétérinaire ont réalisé un projet de plongée scientifique visant à rapporter les effets comportementaux et neurologiques du chlordécone sur les tortues vertes, sous la direction de la vétérinaire Claire Grosset, professeure à la FMV.
Malgré leur richesse, les écosystèmes des récifs et des herbiers des Antilles françaises demeurent peu étudiés sous l’angle de la contamination chimique. Après 30 ans d’interdiction du pesticide, ses répercussions sur les espèces marines qui s’y alimentent constituent toujours une zone d’ombre sur le plan scientifique.
Des effets bien connus chez les mammifères, mais pas chez les tortues
Les effets du chlordécone sur la santé humaine sont bien connu: il est notamment associé à un taux record de cancers de la prostate aux Antilles, des problèmes de fertilité, des naissances prématurées et des troubles du développement cognitif chez l’enfant. Plus de 90 % de la population martiniquaise en porte des traces mesurables dans le sang, ce qui a justifié la mise en place d’un plan de surveillance de grande ampleur par le gouvernement français.
Chez les mammifères, une exposition pendant la gestation peut entraîner des tremblements, de l’anxiété pathologique et des altérations comportementales marquées. Ces effets neurotoxiques sont aujourd’hui bien établis, mais leurs équivalents chez les tortues demeurent méconnus.
«À ce jour, seulement deux études ont permis de mesurer les concentrations du pesticide chez des tortues marines, souligne la Dre Grosset. Dans les Antilles, près de 10 % des individus dépassaient le seuil d’exposition chronique jugé asymptomatique chez les mammifères. Ce que ce niveau signifie pour leur santé reste à déterminer.»