Des tortues vertes sous surveillance en Martinique

En 5 secondes Un projet de plongée scientifique mené en Martinique par une équipe de la Faculté de médecine vétérinaire de l’UdeM vise à étudier les effets d’un pesticide historique sur les tortues vertes.
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Pas de vacances pour la science! Article 44 / 44

Dans les eaux des Anses-d’Arlet, en Martinique, des tortues vertes juvéniles broutent tranquillement les herbiers marins depuis des centaines d’années.  

Ce qu’elles ne savent pas, c’est que ces prairies sous-marines pourraient être contaminées par le chlordécone, un pesticide organochloré utilisé dans les plantations de bananiers des Antilles françaises de 1972 à 1993, dont la trace chimique persiste encore aujourd’hui dans les sols et les eaux côtières. 

C’est cette persistance qui intéresse Giulia Vieira, océanographe et étudiante de maîtrise à la Faculté de médecine vétérinaire (FMV) de l’Université de Montréal.  

Du 2 au 11 mai, elle et 11 étudiantes et étudiants en médecine vétérinaire ont réalisé un projet de plongée scientifique visant à rapporter les effets comportementaux et neurologiques du chlordécone sur les tortues vertes, sous la direction de la vétérinaire Claire Grosset, professeure à la FMV. 

Malgré leur richesse, les écosystèmes des récifs et des herbiers des Antilles françaises demeurent peu étudiés sous l’angle de la contamination chimique. Après 30 ans d’interdiction du pesticide, ses répercussions sur les espèces marines qui s’y alimentent constituent toujours une zone d’ombre sur le plan scientifique. 

Des effets bien connus chez les mammifères, mais pas chez les tortues 

Les effets du chlordécone sur la santé humaine sont bien connu: il est notamment associé à un taux record de cancers de la prostate aux Antilles, des problèmes de fertilité, des naissances prématurées et des troubles du développement cognitif chez l’enfant. Plus de 90 % de la population martiniquaise en porte des traces mesurables dans le sang, ce qui a justifié la mise en place d’un plan de surveillance de grande ampleur par le gouvernement français. 

Chez les mammifères, une exposition pendant la gestation peut entraîner des tremblements, de l’anxiété pathologique et des altérations comportementales marquées. Ces effets neurotoxiques sont aujourd’hui bien établis, mais leurs équivalents chez les tortues demeurent méconnus. 

«À ce jour, seulement deux études ont permis de mesurer les concentrations du pesticide chez des tortues marines, souligne la Dre Grosset. Dans les Antilles, près de 10 % des individus dépassaient le seuil d’exposition chronique jugé asymptomatique chez les mammifères. Ce que ce niveau signifie pour leur santé reste à déterminer.» 

Observer sans déranger

Sur le terrain, l’équipe de recherche a adopté une approche respectueuse du mode de vie de l’animal. Les tortues ont été filmées à l’aide de caméras submersibles à partir d’une distance minimale de trois mètres et dans leur zone caudale, où leur vision est limitée.  

L'équipe a enregistré les comportements en matière de nage, de repos et d’alimentation ainsi que les interactions entre individus en cherchant des signes anormaux, tels les tremblements de la tête ou des nageoires antérieures, comme c’est le cas chez les mammifères exposés au chlordécone. L’objectif était d’évaluer si ces manifestations sont plus fréquentes dans les baies les plus contaminées. 

Les vidéos seront ensuite analysées en double aveugle par deux étudiantes au moyen du logiciel ZooMonitor et classées dans un éthogramme élaboré à la FMV. Les résultats seront comparés avec ceux d’une population témoin de tortues vertes dont l’environnement n’a pas été contaminé au chlordécone. 

De la prairie marine au laboratoire de chimie 

Les chercheurs se sont aussi intéressés à la source même de la contamination. Des échantillons d’herbiers marins dont se nourrissent les tortues ont été prélevés dans différentes baies et analysés au laboratoire du Département de chimie de l’UdeM. «Bien que des résidus de ce produit toxique soient retrouvés dans les œufs des tortues, une contamination par voie alimentaire est aussi suspectée, mais cela reste à évaluer», indique la Dre Grosset. 

Une corrélation pourra ensuite être recherchée entre les niveaux de chlordécone dans les herbiers et la prévalence de comportements anormaux chez les tortues résidentes. Si elle est avérée, elle fournirait un premier indice de causalité entre la pollution environnementale et des effets neurologiques observables chez ces reptiles. 

Le projet s’inscrit dans une approche Une seule santé, qui réunit biologistes, médecins et vétérinaires, en collaboration avec l’École nationale vétérinaire de Toulouse. L’équipe de recherche comprenait notamment les professeures de l’UdeM Michèle Doucet et Marion Desmarchelier, toutes deux du Département de sciences cliniques, et Sandra Ann Binning, du Département de sciences biologiques, ainsi que Marita Andreu, interniste à Saint-Nazaire, en France. 

Ce projet a été financé par une subvention à la découverte du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. Les étudiantes et étudiants participants ont reçu des bourses d’UdeM international, de l’International Association for Aquatic Animal Medicine et du fonds Jos Rhéaume de la Faculté de médecine vétérinaire. 

Un tremplin vers le doctorat

Pour Giulia Vieira, ce terrain martiniquais n’était peut-être qu’un premier chapitre. Originaire du Brésil, où elle a obtenu un baccalauréat en océanographie, elle envisage d’approfondir la problématique au doctorat en se penchant sur les effets à plus long terme du chlordécone chez la tortue verte. 

Si des signes cliniques anormaux étaient mis en lumière, des analyses complémentaires seraient nécessaires pour établir une éventuelle corrélation entre le contaminant et les comportements notés. Cette étude représenterait alors une étape déterminante dans la compréhension des répercussions de ce pesticide sur les écosystèmes marins des Antilles. 

«Les tortues vertes occupent une place de choix dans l’imaginaire et l’économie touristique des Antilles françaises, conclut Giulia Vieira. Leur statut d’espèce menacée requiert une vigilance particulière, et mieux comprendre les menaces que fait peser sur elles une pollution héritée du passé constitue autant un impératif scientifique qu’un enjeu de conservation.»

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