Veracity, une IA transparente pour vérifier l’information

En 5 secondes Désormais accessible au public, l’outil d’IA Veracity évalue la fiabilité d’une affirmation en exposant les sources consultées et son raisonnement. Le Sénat canadien l’a intégré à ses ressources.
L'outil Veracity est un système à code source ouvert.

Un titre, un extrait ou une affirmation suffit. L’utilisateur soumet le contenu à Veracity, qui en évalue la fiabilité, explique son analyse en langage courant et présente les sources consultées.

Cette transparence distingue l’outil de plusieurs systèmes d’intelligence artificielle (IA) qui livrent une réponse sans toujours indiquer clairement comment ils y sont arrivés. Conçu par une équipe qu’a codirigée Jean-François Godbout, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal, Veracity vise ainsi à soutenir la vérification de l’information plutôt qu’à demander aux utilisateurs de lui faire confiance.

Mis au point dans le contexte des travaux du Regroupement de recherche IVADO sur la mise en œuvre et la gouvernance responsable de l’IA, l’outil a déjà obtenu une première reconnaissance institutionnelle. Au mois de mai, le Sénat du Canada l’a ajouté aux ressources mises à la disposition de ses membres et de leur personnel pour évaluer la fiabilité des affirmations qui leur sont soumises.

Un outil qui décrit sa démarche

Lorsqu’un contenu lui est soumis, Veracity interroge d’abord la mémoire paramétrique de son modèle, soit les connaissances acquises pendant son entraînement. Il consulte ensuite des sources externes, auxquelles il attribue un poids selon leur crédibilité. Les grands médias et les agences de presse, par exemple, obtiennent une meilleure évaluation qu’un site peu connu.

Au terme de cette démarche, l’outil donne un score de 0 à 100 %, une explication et la liste des sources consultées. 

Veracity évite toutefois de déclarer qu’un énoncé est «complètement faux». Il indique plutôt que l’information n’a pu être vérifiée, que les sources disponibles sont peu fiables ou que l’affirmation est probablement inexacte.

«On a vraiment voulu pondérer le langage pour ne pas être trop écrasants parce qu’on veut encourager les gens à aller vérifier l’information eux-mêmes», mentionne Jean-François Godbout, également chercheur à IVADO – consortium de recherche et de transfert en intelligence artificielle – et membre académique associé de Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle.

Cette prudence fait partie intégrante de l’approche retenue. «Quand on demande à Claude ou à ChatGPT de vérifier des faits, on ne sait pas trop quelles sources ont été consultées», souligne le professeur. Avec Veracity, les sources sont affichées, leur degré de crédibilité est expliqué et l’évaluation est justifiée. L’utilisateur peut donc examiner à sa guise les éléments sur lesquels repose le résultat.

Ce choix se fonde aussi sur les recherches de Jean-François Godbout, selon lesquelles les modèles de langage peuvent contribuer à corriger des croyances erronées en maintenant un ton patient et factuel. «Si vous discutez avec un ami, cette personne peut s’énerver», illustre-t-il. Le modèle, lui, peut présenter les faits de manière cohérente sans se laisser emporter.

Présenté par ses concepteurs comme un système à code source ouvert, Veracity peut également servir de point de départ à d’autres équipes qui souhaitent élaborer des outils semblables pour différents contextes électoraux ou linguistiques.

Une transparence qui a ses limites

L’équipe ne prétend pas avoir éliminé tous les angles morts. Veracity s'appuie sur Llama 3.3, un modèle de langage développé par Meta. Les chercheurs ne l’ont pas créé. Ils l’ont adapté et guidé à l’aide d’une séquence d’instructions sur la manière d’évaluer les sources et les énoncés.

«On n’a pas de contrôle sur le modèle en soi parce que c’est un modèle américain», reconnaît Jean-François Godbout.

Durant une démonstration, Reddit est apparu parmi les sources consultées, ce qui a surpris le chercheur lui-même. Les limites sont encore plus visibles en français. Au cours d'une démonstration dans cette langue, Wikipédia s'est retrouvé en tête des sources consultées les plus crédibles, un choix que le chercheur juge peu pertinent pour ce type d'énoncé. Les limites de la couverture francophone sont apparues plus clairement lorsque le même test, repris en anglais, a fait remonter des sources absentes de la version française.

«En français, il y a moins de sources qu’en anglais», constate le professeur. Il y voit une limite structurelle plutôt qu’un problème de fonctionnement.

Les résultats peuvent aussi varier légèrement lorsqu’un même énoncé est soumis plusieurs fois. L’outil éprouve également des difficultés avec les questions qui exigent un contexte temporel précis lorsque celui-ci n’est pas indiqué.

La cote de crédibilité attribuée aux sources demeure par ailleurs fixe et repose sur des recherches antérieures. L’équipe travaille à la rendre dynamique afin qu’elle puisse évoluer en fonction des contenus publiés et des réseaux de référence entre les sites.

Ces limites alimentent la volonté des chercheurs de réduire progressivement leur dépendance à un modèle américain qu’ils ne contrôlent pas. Elles montrent aussi pourquoi Veracity présente son analyse comme une évaluation à examiner plutôt qu‘un verdict définitif auquel se plier.

Le Québec n’est pas à l’abri

Les travaux menés par Jean-François Godbout et son équipe remettent en question l’idée selon laquelle la spécificité linguistique et culturelle du Québec le protégerait en partie contre la désinformation.

Dans sa maîtrise en science politique à l’UdeM, Camille Thibault a analysé sous sa direction un vaste corpus de messages politiques publiés sur X. Les résultats montrent que la désinformation constitue également un enjeu au Québec.

Jean-François Godbout demeure prudent quant à leur portée. «Qu’un faux contenu soit publié ne signifie pas qu’il a été largement vu, encore moins qu’il a modifié le comportement d’un seul électeur», rappelle-t-il.

Ces recherches fournissent néanmoins des données susceptibles d’éclairer les initiatives visant à protéger le débat démocratique. La Loi modifiant la Loi électorale principalement afin de préserver l’intégrité du processus électoral, sanctionnée au Québec le 30 mai 2025, crée notamment une infraction liée à la diffusion volontaire de certaines informations fausses dans le but d’influencer une élection ou d’en perturber le déroulement.

Une première reconnaissance institutionnelle

L’intégration de Veracity aux ressources internes du Sénat canadien a suivi une présentation de Jean-François Godbout devant le Canadian Study of Parliament Group en avril. Le Bureau de la légiste et conseillère parlementaire du Sénat a ensuite retenu l’outil pour aider les parlementaires et leur personnel à examiner certaines affirmations.

Cette reconnaissance ne dissipe pas les inquiétudes du chercheur. Ce qu’il redoute n’est pas seulement la circulation d’informations erronées, mais l’effritement progressif de la confiance à l’égard de l’information et, à plus long terme, des institutions.

«Si l’on entre dans un environnement où l’on n’est jamais sûrs de la qualité de l’information, ça va nuire à la résilience de nos institutions démocratiques», prévient Jean-François Godbout.

Veracity ne prétend pas résoudre ce problème à lui seul. Il propose plutôt une manière de s’y attaquer, une vérification à la fois, en rendant sa démarche visible.

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