Vous êtes-vous déjà demandé qui se cache derrière la Boussole électorale? Depuis plus d'une décennie, cet outil aide des centaines de milliers de personnes, au Canada et ailleurs dans le monde, à se situer par rapport aux partis politiques – et au Québec, sur le site de Radio-Canada, il est devenu un rendez-vous incontournable de chaque campagne.
Derrière la trentaine de questions posées à chaque édition se trouve une petite équipe de chercheurs et de spécialistes de l'opinion publique au sein de Vox Pop Labs, dont fait partie Philippe Mongrain, docteur en science politique de l'Université de Montréal.
La prédiction électorale: une passion née d'un cours
Au début de son baccalauréat, ce sont les relations internationales qui plaisent d'abord à Philippe Mongrain. Mais l'étudiant réalise rapidement que ce qui l'intéresse vraiment, ce sont les élections et, surtout, la dimension quantitative de la politique.
«J'étais très attiré par l'idée de mettre des chiffres sur le comportement collectif, mais aussi de pouvoir recueillir des données objectives, explique-t-il. J’y voyais une façon de rapprocher le plus possible les sciences sociales des sciences naturelles.»
Cet intérêt s’accroît considérablement à la maîtrise, dans un cours de la professeure Ruth Dassonneville, qui demande à ses étudiants et étudiantes de construire un modèle de prédiction pour les élections fédérales canadiennes.
Philippe Mongrain en fait le sujet de son mémoire de maîtrise et fonde son modèle non pas sur les sondages d’intentions de vote, mais sur toute une série de variables économiques et politiques comme le taux de chômage, la popularité du premier ministre ou encore le temps passé au pouvoir par le parti sortant.
Son mémoire devient un article dans la Revue canadienne de science politique, publié au début de son doctorat, qu’il obtient en 2022.
Dans sa thèse, dirigée par les professeurs Jean-François Godbout et Ruth Dassonneville, il s'attaque à la prévision citoyenne à travers le principe de la «sagesse des foules»: quand on demande aux gens qui va gagner plutôt que pour qui ils vont voter, les erreurs individuelles s'annulent. «Il y a des gens qui vont surestimer les chances d'un parti et d'autres qui vont les sous-estimer, dit-il. En agrégeant ces jugements, une partie de ces erreurs individuelles finit par s'annuler.»
Mais pourquoi donc chercher à prédire l'avenir plutôt que d'expliquer le passé? «On peut toujours trouver des explications à un résultat une fois qu'on le connaît. Prédire, c'est un test beaucoup plus exigeant, répond-il du tac au tac. Prédire une élection, c'est mettre ses théories sur ce qui fait gagner ou perdre un parti à l'épreuve du réel.»
Deux postdoctorats et un détour par la Belgique
Comme la majorité des doctorants, Philippe Mongrain s'imaginait d'abord professeur. Il a été chargé de cours en science politique à l'UdeM pendant son doctorat, puis durant son premier postdoctorat à l’Université McGill, où il a travaillé avec le professeur Éric Bélanger sur l'étude électorale québécoise de 2022, cherchant notamment à comprendre la percée inattendue du Parti conservateur du Québec.
Par la suite, il s’est envolé pour l'Université d'Anvers, en Belgique, où il a consacré deux ans à un projet international qui lui a permis de comparer les visions de la représentation politique entre les citoyens et les élus. Il en a conclu que les uns et les autres ne conçoivent pas tout à fait de la même manière le rôle de la représentation politique: les élus accordent davantage d'importance à leur autonomie de jugement, tandis que les citoyens attendent plus volontiers d'eux qu'ils reflètent les préférences de leurs électeurs.
Pendant ce séjour à l’étranger, il coédite, avec la professeure Mary Stegmaier de l’Université du Missouri, le numéro spécial de la revue PS: Political Science and Politics sur la prévision des élections américaines de 2024. C'est aussi en Belgique qu'il touche pour la première fois à un outil d'aide au vote, le Stemtest, l'équivalent local de la Boussole électorale.
«Le plus proche du monde universitaire dans le privé»
Le pont vers Vox Pop Labs s’est construit grâce à ses liens avec Yannick Dufresne, professeur à l'Université Laval et cocréateur de la Boussole avec le professeur Clifton van der Linden, de l’Université McMaster.
«J’avais déjà collaboré avec Yannick Dufresne à différents projets et il m’a fait savoir que Vox Pop Labs cherchait à agrandir son équipe de recherche. Chez VPL, on m’a d’abord proposé un contrat afin de travailler sur un projet visant à évaluer si les millions de réponses accumulées au fil des différentes éditions de la Boussole au Canada et en Australie pourraient elles-mêmes servir à prédire des résultats électoraux, relate Philippe Mongrain. Le contrat est finalement devenu un poste permanent!»
Et ce poste lui permet de continuer à faire de la recherche.
«Travailler pour Vox Pop Labs, c’est évoluer dans un univers privé qui se rapproche au plus près du monde universitaire, résume-t-il. On publie dans des revues scientifiques comme à l'université, avec la même rigueur intellectuelle, et plusieurs de nos partenaires sont eux-mêmes professeurs ou chercheurs à l’instar du président de l’entreprise.»
Concrètement, il conçoit et analyse des sondages – pour la Boussole électorale, mais aussi pour des enquêtes d'actualité, sur la guerre commerciale avec les États-Unis par exemple – et il traite des données pour des clients tels que Radio-Canada, la chaîne australienne ABC et Google.
Une trentaine de questions retenues, une centaine testées
Le travail d’élaboration de la Boussole électorale commence des mois avant chaque campagne. Il faut étudier les programmes des partis, les débats parlementaires, les communiqués de presse, l’actualité pour repérer les enjeux qui distinguent réellement les partis politiques.
«Poser une question sur laquelle tout le monde s'entend, ça ne sert à rien si l’on souhaite distinguer les partis et les électeurs», souligne Philippe Mongrain. Son équipe et lui testent souvent une centaine de questions avant d'en retenir une trentaine pour la Boussole, qui situeront clairement les répondants et les partis sur les grands axes du débat politique – socioéconomique et identitaire – au Québec.
Un point qu'il tient à clarifier: la Boussole électorale n'est ni un sondage d'intentions de vote traditionnel ni un outil de prédiction en temps réel. C’est d'abord un outil d'information et de comparaison politique: elle mesure la proximité entre les positions d'un utilisateur et celles des partis sur les enjeux de la campagne. «Notre intention n’est pas de dire aux gens pour qui ils devraient voter, assure-t-il. Nous les aidons plutôt à comprendre où ils se situent.»
Ce sont les données recueillies qui nourrissent les travaux scientifiques. De fait, Philippe Mongrain travaille actuellement avec ses collègues chez Vox Pop Labs sur un article visant à prédire les résultats par circonscription, un angle mort des sondages classiques.
Ainsi, de son bureau où il fait parler les données électorales, Philippe Mongrain n'a pas tout à fait quitté l'université: il en a simplement changé l'adresse. Une trajectoire qui rappelle qu'un doctorat, loin d'enfermer dans une seule case, peut ouvrir la porte à des lieux où la recherche continue à se faire… autrement!