Disparition des langues: enquête sur l’origine d’un mythe

En 5 secondes Une langue disparaîtrait tous les 15 jours dans le monde. Et si ce n’était pas le cas? Le professeur de démographie Michaël Boissonneault s’est penché sur l’origine de cette statistique.
Même si les estimations sont à la baisse, des langues continuent de mourir, année après année.

«Ça fait environ cinq ans que je m’intéresse à la démographie des langues. Je lisais partout la statistique selon laquelle une langue disparaissait toutes les deux semaines, je le voyais dans les articles scientifiques comme dans ceux destinés au grand public. Même l’ONU le répète», raconte Michaël Boissonneault, professeur au Département de démographie et des sciences de la population de l’Université de Montréal. 

Mais quelles sont les données qui appuient cette affirmation? Le chercheur a donc décidé de mener un travail de détective pour éclairer son origine et son parcours et surtout comparer ces chiffres avec les données et méthodes d'évaluation les plus récentes. Ses conclusions ont été publiées dans la revue Cambridge Prisms: Extinctions.

Remonter à la source

Cette affirmation a-t-elle une base scientifique? «Ça vient, en fait, de Michael Krauss», dit le professeur Boissonneault. Ce linguiste américain publie un essai en 1992 où il déclare que 3000 langues pourraient ne plus être parlées au 21e siècle étant donné leur statut de transmission entre générations. «À cette époque, il y a eu une grande prise de conscience à propos de l’ampleur de l’extinction des langues, car on commençait à avoir des inventaires de langues plus complets», poursuit-il. Selon l’auteur, plus ou moins la moitié des 6000 langues dans le monde n’étaient plus transmises à des enfants. «Il ne parlait pas de rythme, ni même de disparition de langues comme telle, mais cette statistique a donné lieu à l’autre qu’on entend partout», relate-t-il. 

C’est qu’en 2000 le linguiste britannique David Crystal reprend le chiffre évoqué par Michael Krauss dans l’introduction de son livre Language Death. «Il a fait un calcul en se basant sur le nombre de langues connues à ce moment-là: si la moitié s’éteignait dans le prochain siècle, ça se ferait à un rythme d’une langue toutes les deux semaines. Mais les gens l’ont compris comme une estimation du rythme actuel», mentionne Michaël Boissonneault. Cette projection a été ensuite abondamment reprise, à la grande surprise de David Crystal lui-même.

Le retour du balancier

Au tournant des années 2020, des chercheurs commencent à remettre en question l’affirmation. On commence alors à avoir de meilleurs dénombrements des langues dans le monde (la prédiction de Michael Krauss était extrapolée sur la base des langues qui lui étaient familières et non sur le total des langues dans le monde, total qui restait de toute façon imprécis à l’époque). «Deux équipes de recherche ont, de manière indépendante, rassemblé les données existantes et ont plutôt conclu qu’une langue disparaissait toutes les 6, voire toutes les 13 semaines dans le monde», indique Michaël Boissonneault. 

De quoi pousser un soupir de soulagement? Peut-être… ou pas. «On s’est aperçu que ces estimations, même si elles sont basées sur des données véritables, comportent leurs propres biais», affirme-t-il. 

Bref, personne ne sait exactement le rythme de disparition des langues. «Le fait de considérer seulement les disparitions confirmées signifie qu’on omet les disparitions de langues jamais répertoriées, tout comme celles n’ayant pas encore été confirmées», souligne le démographe. Les plus récentes projections sous-estiment donc probablement le nombre de langues qui disparaissent. «Pour ce qui est des langues n’étant plus transmises à des enfants, les inventaires varient, mais on évalue que cela concerne 20 % des langues, plutôt que 50 %», ajoute-t-il. De 6500 à 7000 langues seraient parlées aujourd’hui. 

Trajectoires démographiques des langues

C’est au cours de ses recherches sur les trajectoires démographiques des langues, plus particulièrement celles en voie de s’éteindre, que Michaël Boissonneault s’est intéressé à cette question. «Notre hypothèse est qu’en suivant les langues dans le temps nous pourrons appliquer un modèle statistique qui corrige les disparitions qui n’ont pas été confirmées ou répertoriées, ce qui permettrait de mieux mesurer le taux de disparition des langues», espère-t-il. 

Le chercheur travaille en ce moment sur un projet de base de données. «L’idée est de déterminer à quel moment une langue est devenue connue dans l’histoire, à partir des années 1950, puis de la suivre dans le temps pour comprendre l’évolution du nombre de locuteurs», explique-t-il. Avec des étudiants et étudiantes, il a examiné les trajectoires démographiques de quelque 200 langues en Amérique du Nord durant l’été.  «Nous avons relevé toutes les publications qui mentionnent le nombre de locuteurs pour les langues en voie de disparition. Nous avons beaucoup de points de données, et c’est parfois un peu contradictoire», constate le chercheur.

Parce que, même si les estimations sont à la baisse, il reste que des langues continuent de mourir, année après année. «Je pense que c’est important de rectifier certaines idées reçues et, pour ce faire, il faut disposer de données qui sont plus complètes et les analyser avec les bons outils», conclut-il.

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960