Jeunes et communistes en Europe de l’Est

En 5 secondes Pascale Dufour, professeure de science politique, a parcouru 5500 km à vélo le long de l’ancien rideau de fer pour rencontrer de jeunes communistes et mieux comprendre leurs rêves.
Si les jeunes rencontrés partagent certaines convictions, leur manière de se définir varie considérablement d’un pays à l’autre.

À l’été 2023, Pascale Dufour enfourche son vélo et se lance sur les traces de l’ancien rideau de fer. Son itinéraire suit, autant que possible, l’EuroVelo 13, une route cyclable qui longe l’ancienne frontière séparant l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. Depuis la Turquie jusqu’à la Finlande en passant par la Bulgarie et la Serbie, la professeure de science politique de l’Université de Montréal a parcouru plus de 5500 km et rencontré 28 jeunes communistes âgés de 18 à 30 ans.

Elle s’est demandé comment on pouvait être communiste aujourd’hui dans des pays où les régimes s’étaient réclamés de cette idéologie. «À quoi rêve une personne communiste qui est née dans un pays dont on a banni le communisme?» résume la chercheuse du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM.

Celle qui travaille notamment sur les mouvements sociaux et les mobilisations progressistes au Québec et en France ne souhaitait pas entreprendre une étude exhaustive des sociétés de l’ancien bloc soviétique. Elle voulait plutôt comprendre une appartenance politique et les aspirations des gens qui la revendiquent au 21e siècle.

Ce projet, réalisé pendant son année sabbatique, a pris la forme d’un essai plutôt que d’une recherche universitaire classique. Et le vélo s’est rapidement imposé comme un élément important de l’expérience. «On n’a pas l’air très menaçant quand on est sur un vélo avec de grosses sacoches», raconte-t-elle en riant. Surtout, le déplacement à vitesse réduite lui a permis de s’imprégner des milieux de vie dans lesquels évoluent les personnes rencontrées.

Être communiste après 1989

Les jeunes questionnés par Pascale Dufour ont grandi après la chute du mur de Berlin. Leur rapport au communisme ne repose donc pas sur une expérience directe des régimes soviétiques. Ils héritent plutôt d’une histoire familiale et d'une histoire collective souvent complexes.

L’un des constats qui ressort de ses échanges est leur volonté de distinguer l’idéal communiste des régimes qui ont historiquement véhiculé cette idéologie. Ces jeunes connaissent les violences politiques, l’autoritarisme et les dérives des régimes communistes du 20e siècle. Ils ne cherchent pas à les réhabiliter. Mais ils reprochent toutefois à leurs sociétés d’avoir, selon eux, trop rapidement effacé cette histoire après 1989.

Livres, monuments, vocabulaire politique: ils constatent que toute une partie de leur passé a été mise à distance. Certains cherchent donc à se réapproprier les idées et les débats intellectuels de cette période, sans pour autant nier ses dérives. «Ils se demandent pourquoi ils n’ont plus accès à ce qui a été produit durant cette époque», rapporte Pascale Dufour.

Cette démarche les conduit à relire Marx, mais aussi Trotski et différentes traditions de la gauche radicale. Leur réflexion ne reproduit toutefois pas simplement celle des générations précédentes. La chercheuse parle plutôt d’un «marxisme 3.0», qui intègre entre autres les enjeux féministes, écologiques et anticoloniaux.

Une même aspiration, des contextes différents

Si les jeunes rencontrés partagent certaines convictions, leur manière de se définir varie considérablement d’un pays à l’autre.

En Bulgarie par exemple, l’étiquette communiste demeure difficile à porter publiquement. Certains jeunes préfèrent se définir comme marxistes ou progressistes afin d’éviter d’être associés à l’ancien régime soviétique. Dans les pays voisins de la Russie, une autre difficulté apparaît: être communiste ne signifie pas nécessairement être favorable à la Russie, mais cette distinction peut être difficile à faire entendre dans l’espace public.

Les parcours personnels sont aussi très différents. De façon assez paradoxale, certains jeunes ont découvert la gauche radicale, Marx et l’anarcho-communisme à l’étranger, au cours d’échanges étudiants ou de séjours en Europe occidentale, au Canada ou aux États-Unis.

Malgré les différences, Pascale Dufour observe plusieurs points communs. Beaucoup se considèrent comme révolutionnaires et font une même critique du capitalisme. Ils sont également préoccupés par les changements climatiques et les limites du modèle productiviste et cherchent à intégrer les questions écologiques et féministes à leur pensée politique.

Un autre élément surprend la chercheuse: leur degré d’espoir. Alors que le militantisme est parfois caractérisé par la fatigue, le découragement ou l’épuisement, elle dit avoir vu ces jeunes animés d'une forte conviction que le changement demeure possible. Une forme de «foi militante» qui repose sur une expérience historique particulière.

Ces jeunes ont grandi dans des sociétés qui ont connu, au cours de leur histoire récente, des transformations politiques et économiques radicales. «La possibilité de changement existe bien concrètement, elle est inscrite dans leur histoire familiale», indique Pascale Dufour.

S’organiser pour transformer la société

Cet espoir s’accompagne d’un fort désir d’organisation collective. Pour les jeunes avec qui elle a discuté, le changement ne surviendra pas spontanément. Il faut construire une force sociale capable de transformer la société. Cette organisation peut prendre la forme d’un parti, d’un syndicat ou d’autres structures collectives.

Le militantisme occupe alors une place importante dans leur quotidien. Il ne s’agit pas seulement de participer à quelques manifestations ou réunions, mais de faire de l’engagement une dimension centrale de sa vie sociale, de sa vie professionnelle et de sa vie personnelle.

Cette conception de l’action politique distingue ces militants de certains courants libertaires ou anarchistes, relève Pascale Dufour. Sans nécessairement défendre une organisation hiérarchique, ils accordent une importance à la coordination et à une certaine centralisation, perçues comme des moyens d’accroître l’efficacité collective.

Pour Pascale Dufour, l’intérêt de ces jeunes réside précisément dans cette tentative de préserver la possibilité d’un changement tout en tirant les leçons du passé. Leur communisme n’est pas celui des régimes du 20e siècle. Il se construit à partir de références historiques, mais aussi de préoccupations contemporaines comme l’écologie, le féminisme et la crise du capitalisme.

Et le vélo, en suivant lentement cette ancienne frontière européenne, aura permis à la chercheuse de prendre la mesure d’un paradoxe: sur les territoires où le communisme a été officiellement rejeté, une minorité de jeunes cherchent aujourd’hui à se réapproprier certaines de ses idées pour penser l’avenir.

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