Le nom AWARE est un acronyme anglais qui rassemble cinq dimensions: AI use, Why, Attachment, Reality and Risk et Effect on Functioning. On s’intéresse donc à l’utilisation de l’IA, aux raisons de cette utilisation, à l’attachement à la technologie, à ses effets sur la perception de la réalité et aux risques associés, puis à ses conséquences sur le fonctionnement quotidien.
On souhaite ainsi comprendre ce que fait réellement la personne avec l’IA (la fréquence d'utilisation, le type de tâches accomplies et d’outil employé, les habitudes, etc.) et les motivations derrière le recours à cette technologie (est-ce un moteur de recherche amélioré ou un assistant pour organiser son quotidien? Ou plutôt une source de soutien émotionnel, voire un confident?). Cette dernière motivation mène directement à la troisième dimension, soit l’attachement.
«Les conversations avec une IA sont particulières parce qu’elles donnent lieu à une interaction, indique le Dr Hudon. La machine répond, se souvient parfois du contexte d’une conversation et peut adopter un ton chaleureux ou empathique. Cela peut donc mener à un investissement émotionnel dans cette relation. Le cadre AWARE invite le clinicien à se demander quelle place cette relation occupe dans la vie de son patient.»
Ensuite, on essaie de comprendre l’influence de l’IA sur la perception de la réalité et sur la prise de décision. «Imaginez une personne qui croit être surveillée par des gens de son entourage. Elle demande à une IA de l’aider à interpréter ce qu’elle vit. Selon la manière dont le système répond, la conversation pourrait contribuer à remettre cette perception en question ou, au contraire, à la renforcer», note le chercheur.
Enfin, AWARE permet d’évaluer l’effet de l’IA sur le fonctionnement du patient au quotidien. Une utilisation de l’IA devient particulièrement pertinente sur le plan clinique lorsqu’elle commence à modifier la vie quotidienne, comme le sommeil, l’alimentation, le travail, les études, les relations sociales ou le rétablissement.
Ouvrir le dialogue…
Le cadre AWARE n’est pas conçu comme une liste de symptômes à cocher ni comme une échelle permettant d’établir automatiquement si quelqu’un a une dépendance à l’IA. Le Dr Hudon le présente plutôt comme un cadre pratique pouvant compléter l’entrevue psychiatrique et aider les professionnels à intégrer cette nouvelle dimension à leur collecte d’informations.
Cette approche non confrontante est volontaire. «Une personne peut considérer ses conversations avec une IA comme quelque chose de très privé ou ressentir de la gêne à en parler. Une série de questions accusatrices pourrait alors avoir l’effet inverse de celui recherché et pousser la personne à taire son utilisation. On est vraiment dans du dépistage», précise le psychiatre.
… et acquérir un nouveau réflexe clinique
Pour l’équipe de recherche, cette conversation devrait éventuellement faire partie des bonnes pratiques des professionnels de la santé mentale. Pas besoin pour autant de transformer chaque médecin ou psychologue en spécialiste de l’intelligence artificielle, estime le Dr Hudon.
«L’enjeu est plutôt de reconnaître que celle-ci est devenue une composante du quotidien de nombreux patients – et qu’elle peut désormais jouer un rôle dans leur façon de réfléchir, de chercher de l’information, de gérer leurs émotions ou d’entretenir leurs relations», poursuit-il.
Le cadre AWARE constitue donc une première proposition pour intégrer cette réalité à la pratique clinique à travers le Canada. Le chercheur souligne toutefois que plusieurs étapes restent à franchir: la validation du cadre, l’évaluation de son implantation dans les milieux de soins, des études sur son utilisation dans les parcours de formation et l’adaptation à différents contextes culturels.
Car le Dr Hudon le rappelle: l’utilisation de l’intelligence artificielle dans un contexte de santé mentale peut s’accompagner de dangers, notamment une «augmentation des symptômes dépressifs ou anxieux en lien avec des inquiétudes qui ont été amplifiées par l’IA», ainsi que des «changements dans les habitudes neurovégétatives», dont le temps passé à dormir.