Politique étrangère: la solitude du Canada

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  • Le 8 octobre 2019

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Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Crédit : Amélie Philibert

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La politique étrangère du Canada est fondée sur le principe selon lequel la prospérité et la sécurité du pays sont mieux servies par un ordre mondial stable. Mais ce principe est mis à mal.

Par Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Comme d’habitude, on ne parle pas beaucoup de politique internationale dans cette campagne électorale. Doit-on s’en étonner? Peu influent sur la scène internationale, le Canada n’a pas de conflit avec ses voisins. Pourtant, les engagements des candidats paraissent souvent de nature clientéliste, visant à plaire à un lobby ou à un autre.

Mais surtout, la politique étrangère jouit d’un consensus exceptionnel au sein de l’élite politique et de la population. Du Nouveau Parti démocratique (NPD) aux conservateurs en passant par les bloquistes et les libéraux, les partis se distinguent peu sur la place du Canada dans le monde.

Le consensus de l’internationalisme libéral

Comme on le sait, l’absence de clivage fort n’est pas de nature à dynamiser un débat électoral. Certes, le NPD est un peu plus tiède en matière de libre-échange, mais, de la gauche à la droite, tous les partis acceptent la nécessité du doux commerce. Certes, le Parti conservateur est moins porté sur l’aide quant au développement et à l’environnement, mais, de la droite à la gauche, tous les partis soutiennent l’idée d’un engagement international dans ces domaines.

Ce consensus, on l’appelle l’internationalisme libéral: c’est le principe selon lequel la prospérité et la sécurité du Canada sont mieux servies par un ordre mondial stable fondé sur la coopération et des règles acceptées par tous. Ce principe explique l’adhésion inconditionnelle de tous les gouvernements, y compris celui de Stephen Harper, à presque toutes les organisations internationales, presque tous les traités, presque tous les accords de libre-échange.

Consensuel, l’internationalisme libéral prête aisément le flanc aux accusations d’hypocrisie. Le Canada se veut un chef de file dans la lutte contre les changements climatiques tout en demeurant l’un des pires émetteurs de gaz à effet de serre par habitant au monde. Le Canada promeut une politique de développement féministe tout en étant l’un des plus faibles contributeurs à l’aide au développement de l’OCDE. On se targue d’avoir inventé les Casques bleus tout en étant un cancre des missions de l’ONU. Allié indéfectible de l’OTAN et (souvent) des États-Unis, le pays a l’un des plus faibles budgets militaires du monde en pourcentage du PIB.

Rien de nouveau sous le soleil: le Canada veut être un citoyen modèle, il respecte les règles, mais il ne veut pas nécessairement être un exemple à suivre.

Le Canada de plus en plus seul

FLe défi de Justin Trudeau, et ce sera le même peu importe qui lui succède, c’est que nous vivons dans un monde de moins en moins accueillant pour l’internationalisme libéral. Il n’y a pas cinq ans, le premier ministre canadien pouvait compter sur le fait que les dirigeants américain, français, britannique, italien, japonais, allemand et brésilien partageaient son attachement au multilatéralisme, au libre-échange, au respect du droit international. Aujourd’hui, il n’y a plus guère qu’Angela Merkel et Emmanuel Macron pour défendre cette ligne d’action.

L’internationalisme libéral est sur la défensive, et le Canada se retrouve de plus en plus seul. Cela pose la question difficile d’apprendre à parler à des gens qui ne partagent pas nos valeurs ou ne respectent pas les mêmes règles du jeu. Certains voudraient que le Canada se replie sur ses principes, par exemple en refusant de traiter avec la Chine. D’autres, au contraire, qu’il fasse primer ses intérêts géostratégiques, par exemple en traitant avec la Chine.

Faisons le pari que la réponse au cours des prochaines années, comme par le passé, se trouvera dans un équilibre entre les deux. Si une politique trop cynique heurte l’opinion publique, une politique arcboutée sur ses principes risque de se transformer en soliloque.