Freiner la propagation d’Ebola et du VIH

Benoît Mâsse

Benoît Mâsse

Crédit : Amélie Philibert

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Les travaux de Benoît Mâsse ont contribué à ralentir la propagation du virus Ebola et du VIH. Ces avancées figurent parmi les 20 découvertes de la décennie selon le «National Geographic».

Le 5 décembre, le magazine National Geographic a sélectionné les 20 plus grandes découvertes de la décennie tous domaines confondus. Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM) et chercheur au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine, a participé aux travaux qui ont conduit à ralentir la propagation du virus Ebola et du VIH.

Au cours d’une entrevue, M. Mâsse a bien voulu nous parler de ses découvertes.

Quel rôle avez-vous joué dans la prévention de la propagation du VIH?

J’ai conçu l’étude citée dans le National Geographic avec le Dr Myron Cohen (de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill), chercheur principal. Ce fut extrêmement long à démarrer: il a fallu presque deux années complètes pour obtenir l’approbation sur les plans éthique, scientifique et budgétaire de nombreux comités internationaux. Cette étude, sur laquelle j’ai travaillé de 2001 à 2008, a montré pour la toute première fois que l'utilisation de médicaments antirétroviraux par des personnes atteintes du VIH réduisait la transmission de ce virus à leurs partenaires non infectés.

En 2001, nous craignions que la diminution du risque de transmission ne soit bénéfique qu’à court terme et que les infections transmises soient résistantes au traitement utilisé pour traiter la maladie. Mais, à notre grande surprise, l’utilisation des antirétroviraux a bloqué presque toutes les infections.

Cette étude a alors ouvert énormément de portes dans la lutte contre l’épidémie de VIH dans le monde. En 2011, elle a été désignée découverte scientifique de l’année par le magazine Science.

Comment votre travail a-t-il contribué à réduire la propagation du virus Ebola?

En 2014, j’ai présidé le comité international de contrôle des données et de la sécurité de deux études cliniques menées en Guinée afin d’évaluer l’efficacité du vaccin rVSV-ZEBOV, appelé «vaccin canadien», pour prévenir la maladie à virus Ebola.

Ce comité avait pour mandat d’estimer l’innocuité et l’efficacité de ce nouveau vaccin. À l’été 2015, j’ai organisé au sein de ce comité une réunion d’urgence pour prendre une décision sur l’utilisation du vaccin, qui était encore expérimental.

Le vaccin ayant été jugé très efficace, le comité a formulé deux recommandations principales, qui ont été entérinées par l’OMS [Organisation mondiale de la santé]:

  • arrêter la randomisation de l’étude et vacciner tous les participants sans délai de vaccination;
  • commencer la vaccination chez les enfants.

La majorité des personnes qui avaient été infectées par le virus Ebola en Guinée étaient en effet surtout des enfants. Or, les études avaient été réalisées sur des personnes âgées de 18 ans et plus. Nous n’avions pas le loisir d’attendre plusieurs mois et de recueillir des données additionnelles. Nous n’avions que quelques jours pour étudier les résultats et faire des recommandations pour stopper l’épidémie, dont le taux de mortalité est très élevé. En fonction de la souche, le taux de mortalité lié au virus est de 60 à 90 %. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, nous pouvons dire que nous avons pris la bonne décision.

Mais à l’époque, nous avons reçu plusieurs critiques lors de la publication des résultats préliminaires. Plusieurs étaient d’avis que nous avions arrêté la randomisation trop tôt. L’épidémie en Guinée était en déclin, mais il y avait tout de même un risque qu’elle s’étende. De plus, je dois avouer que j’avais moi-même des doutes. Bref, j’ai hésité longuement avant d’envoyer mes recommandations à l’OMS.  

Je finalisais mes dossiers lorsque l’épidémie a recommencé à frapper au Congo. Le mandat du comité, que je préside toujours, s’est alors poursuivi pour des études dans ce pays. Plus de 200 000 personnes ont alors été vaccinées, ce qui nous a permis d’évaluer avec plus de précision l’innocuité et l’efficacité du vaccin. Avec un vaccin aussi efficace, nous aurions sans doute pu alors arrêter l’épidémie.

Mais elle est arrivée en zone de guerre et la situation est devenue très complexe à maîtriser. Il faut savoir que ce vaccin, qui est très difficile à produire, n’est pas facilement transportable, car il doit être conservé à une température de -80 °C. Qui plus est, nous ne possédons pas de grandes quantités de ce vaccin et nous ne pouvons donc pas vacciner toute une région. Pour pallier ce manque de vaccins, l’OMS utilise une stratégie de vaccination en ceinture avec des équipes volantes. Dès qu’une équipe découvre un cas d’infection récente, elle se déplace rapidement et vaccine toutes les personnes avec qui l’individu infecté est possiblement entré en contact. Il s’agit souvent de centaines de personnes.

Nous avons également réduit la dose du vaccin de moitié. Le vaccin à dose réduite semble être aussi efficace, ce qui nous a permis de vacciner plus de monde. Mais nous ne pouvons pas diminuer la dose au-delà, car on risquerait de perdre l’efficacité du vaccin.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que votre travail faisait partie des 20 découvertes de la décennie du «National Geographic»?

J’ai été extrêmement surpris!

J’ai commencé à élaborer l’étude sur la prévention du VIH en 2001 et celles sur le vaccin contre Ebola en 2014, donc pour moi c’est un peu de l’histoire ancienne. Ça me semblait loin! Je me suis plutôt demandé ce que j’allais pouvoir faire dans la décennie 2020-2030 qui aurait autant d’influence en santé publique à l’échelle mondiale.

Aujourd’hui, nous n’entendons presque plus parler du virus Ebola. L’épidémie a-t-elle été enrayée?

La maladie sévit au Congo. Nous pensions qu’elle était circonscrite, mais, la semaine passée, 24 nouveaux cas ont été rapportés dans une région où il est extrêmement difficile de vacciner la population. Nous espérons que c’est un pic temporaire et que l’épidémie ne va pas reprendre au Congo ou ailleurs dans le monde.

Comment voyez-vous l’avenir concernant le virus Ebola?

Nous avons réussi à fabriquer un vaccin très efficace et sécuritaire, mais qui fonctionne pour une seule souche. Le vaccin prévient l’infection par le virus, mais il reste à déterminer si le vaccin peut réduire le risque de mortalité. Nous allons obtenir ces résultats très prochainement. Plus de 3300 personnes ont été infectées au Congo et malheureusement 67 % d’entre elles sont décédées. Plusieurs traitements sont actuellement évalués.

On travaille sur d’autres vaccins pour les autres souches. Présentement, nous avons un vaccin très dispendieux qui est très difficile à produire et qui ne permet pas des campagnes de vaccination massive. L’épidémie est contrôlée grâce à des équipes volantes et un système de surveillance. Nous pouvons imaginer pouvoir procéder à la vaccination rapide d’un village au complet grâce à un vaccin qui serait moins dispendieux et plus facile à produire.

Et comment voyez-vous l’avenir concernant le VIH?

Même si nous avons plusieurs outils efficaces pour limiter l’épidémie, pour éradiquer complètement le VIH de la planète, il faudrait mettre au point un bon vaccin et par la suite nous pourrions faire des campagnes de vaccination dans les régions touchées par la maladie.

Toutefois, nous n’avons pas encore trouvé de vaccins très efficaces. En 2009, l’étude RV144 nous a donné une lueur d’espoir, mais l’efficacité observée du vaccin était trop faible, malgré des résultats très encourageants, pour permettre des campagnes de vaccination. En 2021, nous allons obtenir les résultats de l’étude HVTN 702, qui évalue l’efficacité de deux vaccins expérimentaux. En attendant, en collaboration avec Simon de Montigny, de l’ESPUM, et des collègues du HVTN [HIV Vaccine Trials Network] à Seattle, nous évaluons l’efficacité de différents scénarios pour des campagnes de vaccination dans les régions où le virus sévit. Si l’étude HVTN 702 est concluante, nous pourrons alors contribuer à établir des campagnes de vaccination. Assurément, c’est l’un de mes objectifs pour la prochaine décennie!