Comment vivre un deuil en temps de pandémie

  • Forum
  • Le 20 avril 2020

  • François Guérard
Les Québécois qui perdent un être cher ces jours-ci doivent faire leur deuil dans des conditions aussi anormales que difficiles.

Les Québécois qui perdent un être cher ces jours-ci doivent faire leur deuil dans des conditions aussi anormales que difficiles.

Crédit : Getty

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Nathalie Viens, de l’équipe des Formations Monbourquette de l’UdeM, parle des difficultés et enjeux auxquels doivent faire face celles et ceux qui perdent un proche en période de confinement.

Les Québécois qui perdent un être cher ces jours-ci doivent faire leur deuil dans des conditions aussi anormales que difficiles. Nathalie Viens, de l’équipe des Formations Monbourquette sur le deuil de la Faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal, a rédigé un guide à l’intention des personnes endeuillées en période de pandémie. Elle répond à nos questions.

Quelles difficultés rencontrent les personnes qui perdent un proche actuellement?

Lorsqu’une personne meurt, la famille est souvent en état de choc: on refuse d’accepter ce qui est, dans les faits, un phénomène naturel. Les rituels funéraires jouent alors un rôle important. En recevant le soutien de la famille élargie et de la communauté et en honorant la mémoire du défunt, on donne un sens à cet évènement tragique. Or, en ce moment, les lieux de culte sont fermés, ce qui peut être vécu difficilement par les croyants. Les salons funéraires, pour leur part, sont considérés comme des services essentiels, mais ils doivent respecter les mesures de distanciation physique. Les familles ne peuvent accueillir plus de 10 ou 20 invités, selon la superficie de la salle. Et ceux-ci doivent conserver entre eux une distance de deux mètres, ce qui rend ces rencontres plutôt surréalistes. Ce n’est pas tout: pour limiter les vecteurs de propagation du coronavirus, certaines maisons de soins palliatifs demandent aux personnes en fin de vie de ne recevoir qu’un seul proche, qui représentera en quelque sorte la totalité des visiteurs. Une mère qui a trois enfants, par exemple, doit choisir lequel de ses enfants l’accompagnera jusqu’à son dernier souffle.

Quelles sont les conséquences de ces mesures exceptionnelles sur les personnes endeuillées?

Toutes ces mesures sont pour elles un défi supplémentaire. Être en deuil est extrêmement difficile physiquement et émotionnellement. Une grande partie de l’énergie de la personne est donc mobilisée à un moment où nous devons tous nous adapter à une nouvelle réalité qui est indépendante de notre volonté. Avec le confinement, je vois deux conséquences importantes en matière de deuil. La première est le risque que la mémoire du défunt soit éclipsée par la pandémie. Puisque seul un nombre limité de gens peut participer aux rituels funéraires et que les individus ont, à l’heure actuelle, plusieurs autres préoccupations, la personne décédée pourrait tomber plus facilement dans l’oubli. La deuxième conséquence est l’augmentation du risque de vivre un deuil bâclé, ce qui pourrait éventuellement causer un repli sur soi, des problèmes d’anxiété et d’attachement ou même une dépression. On peut reporter les funérailles, mais pas le deuil. C’est pourquoi j’ai écrit ce guide: pour aider les gens à entamer leur deuil de la meilleure façon possible dans le contexte de cette crise sanitaire.

Quels conseils donnez-vous à ceux et celles qui doivent vivre un deuil en ce moment?

Même si les funérailles sont perturbées ou reportées, il faut trouver d’autres moyens de marquer le décès pour combler ses besoins d’être en communion et soutenu par les autres. Je suis consciente de la difficulté que cela représente: on demande aux gens de réinventer dans l’urgence des rituels qui existent depuis des temps anciens! Dans le guide, nous les encourageons à faire preuve de créativité tout en suggérant des gestes susceptibles de remplacer les rituels funéraires traditionnels. Nous conseillons d’adresser un premier adieu au défunt quelques heures après le décès ou dans les jours qui suivent. On peut le faire en présence du défunt au salon funéraire, en respectant les règles sanitaires, ou chez soi, devant une photo de la personne décédée. Dans un deuxième temps, soit quelques jours ou quelques semaines après le décès, nous proposons d’organiser une rencontre virtuelle pour permettre aux membres de la famille et à l’entourage de se rassembler et d’exprimer leurs émotions. Une période de silence peut être alors respectée, des textes lus et des pièces musicales significatives jouées. Enfin, une fois le confinement terminé, il sera toujours possible d’organiser des funérailles officielles devant l’urne ou le cercueil, qui sera toutefois fermé si le délai de 30 jours pour exposer un corps embaumé est expiré.

Que nous apprend cette pandémie sur la relation que nous entretenons avec la mort?

On réalise souvent l’importance d’une chose lorsqu’elle vient à manquer. L’interdiction de se rassembler nous rappelle que les rituels sociaux, et notamment funéraires, ont toujours leur place dans nos sociétés modernes. Un deuil ne se vit pas que dans l’intimité. Il a besoin de se vivre ouvertement avec une communauté. On escamote souvent cet aspect communautaire du deuil en Occident, où la mort est malheureusement devenue un sujet tabou. Certaines personnes tentent d’éviter les rituels funéraires parce qu’elles pensent qu’elles vont moins souffrir. Mais tout ce qui n’est pas vécu au cours du rituel funéraire est simplement reporté et se manifeste dans des conditions qui sont souvent plus difficiles.

Ces jours-ci, sommes-nous tous un peu en deuil de quelque chose, de notre liberté de mouvement par exemple?

Être en deuil, c’est dire adieu à quelque chose qui n’existe plus. Or, notre capacité à aller où l’on veut avec qui l’on veut reviendra. La personne en deuil, elle, laisse partir un être cher pour toujours. S’il y a un deuil collectif que nous devrions faire en ce moment, c’est celui de notre toute-puissance. Nous ne sommes pas ces êtres invincibles qui, un jour, réussiront à vaincre la mort. Une bonne dose d’humilité ne ferait pas de tort à l’humanité, qui doit prendre la pleine mesure de sa fragilité si elle veut se préparer adéquatement aux futures pandémies et aux autres drames qui surviendront à l’échelle mondiale.

Des ressources pour vivre son deuil

Avec la publication de son Guide pour les personnes endeuillées en période de pandémie, l’équipe des Formations Monbourquette sur le deuil propose au public une liste de professionnels pouvant accompagner à distance les personnes qui amorcent un deuil durant la période de confinement. L’équipe, qui offre des activités de développement professionnel aux intervenants qui travaillent auprès des personnes endeuillées au Québec, a intégré la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal à la suite d’un don important de la Fondation Monbourquette.