Les futurs humanistes de l’apprentissage: mieux voir ce qui nous entoure

Philippe Poullaouec-Gonidec

Philippe Poullaouec-Gonidec

Crédit : Amélie Philibert

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Le professeur Philippe Poullaouec-Gonidec participe à un recueil unique de six textes canadiens produits dans le cadre d’un appel international lancé par l’UNESCO sur l’avenir de l’éducation.

Alors que l’éducation en ligne est au cœur de l’actualité, la Commission canadienne auprès de l’UNESCO a publié cet automne un recueil de six textes pour souligner la participation des universités canadiennes à l’appel international lancé par l’UNESCO sur l’avenir de l’éducation. Parmi ces six contributions, celle de l’Université de Montréal est la seule venant du Québec. Le rapport final, Les futurs humanistes de l’apprentissage: perspectives des chaires UNESCO et des réseaux UNITWIN, est paru en février 2020, mais sa diffusion a été freinée par la pandémie.

En 2019, l’UNESCO, soutenue par l’Organisation des Nations unies (ONU), a lancé une grande réflexion à l’échelle mondiale sur le futur de l’éducation. L’initiative s’amarre au Programme de développement durable à l’horizon 2030 de l'ONU. En toile de fond, une question: comment assurer une éducation plus soucieuse des grands enjeux de notre planète?

L’UNESCO a ainsi fait un appel de textes sur l’avenir de l’éducation auprès de ses chaires et des centres de recherche qui touchaient de près ou de loin à l’éducation: 178 propositions de plus de 400 auteurs ont été envoyées, parmi lesquelles l’UNESCO et son comité scientifique ont retenu 48 documents de réflexion par 100 auteurs, qui s’intéressent à tous les secteurs de la société et domaines du savoir.

Parmi ces textes, celui du professeur Philippe Poullaouec-Gonidec, de l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’UdeM et titulaire de la Chaire UNESCO en paysage et environnement. «C’était un beau défi», dit le professeur, qui devait rédiger un court texte vulgarisé destiné au grand public et à la Commission internationale sur les futurs de l’éducation.

Lire le paysage

Les textes du recueil abordent divers thèmes, de la démocratisation du savoir au renforcement de l’engagement citoyen. Le professeur Poullaouec-Gonidec a quant à lui décidé de se pencher sur une question qui l’habite: comment réinventer le monde par la lecture du paysage? La chaire qu’il dirige s’intéresse en effet aux questions d’éducation, de développement durable et des aménagements en ville. «Je voulais avoir un texte qui portait sur la manière dont on doit mieux voir le monde qui nous entoure; comment cette façon de regarder le monde nous amènera-t-elle à mieux gérer les ressources naturelles collectivement?» s’interroge-t-il.

Philippe Poullaouec-Gonidec aborde le paysage urbain sous un angle culturel et social: «Le paysage pour moi est un concept social et culturel, c’est une qualification du territoire par le regard», précise-t-il. De plus en plus, le chercheur observe que les gens ne savent plus comprendre leur environnement: «On ne regarde plus. On capte des images, on engrange ces clics, mais sans nécessairement comprendre ce qu’il en est.»

On doit également «regarder» avec tous ses sens, selon le chercheur. «On est un peu dans l’hégémonie du visuel. Il faut réactiver les autres sens.» Paysages sonores, olfactifs et tactiles font tous partie du vécu d’une ville et contribuent aux expériences.

Découvrir la singularité des lieux

La société devient amnésique, regardant le lieu, mais ne saisissant pas son essence. «On parcourt le monde, mais cette démocratisation du voyage n’a pas entraîné une plus grande connaissance de notre planète», avance-t-il. La mondialisation se produit jusque dans les albums photos (virtuels), les gens capturant des moments et des endroits génériques. Or, travailler le paysage, c’est toucher au regard polysensoriel et, surtout, à cette quête d’unicité des lieux. «Notre travail, c’est de révéler la particularité des lieux, de la mettre en valeur et de développer la singularité paysagère», explique le spécialiste du paysage urbain.

Les gens deviennent des «nomades urbains», car ils bougent souvent, mais ils ignorent l’histoire de leurs lieux, habitant un quartier sans le connaître. Les urbanistes et les architectes, eux, continuent de construire des villes de plus en plus similaires. En outre, il semble que le développement des villes continue à se faire sans égard aux conséquences des changements climatiques, alors qu’on bâtit par exemple encore dans des zones inondables, ce qui démontre notre méconnaissance des lieux, de leurs dynamiques et même de nos écosystèmes.

Étonnamment, cette méconnaissance conduit parfois à des résultats assez heureux, raconte le chercheur. Ainsi, dans le cas d’un projet d’appartements en copropriété à Outremont avec vue sur le mont Royal, les résidants ont défendu bec et ongles la préservation d’un boisé sous prétexte qu’il était un vestige de la montagne. Or, des études ont révélé que c’était plutôt une terre en friche: «Le fait de ne pas connaître le lieu a finalement permis de le sauvegarder», souligne M. Poullaouec-Gonidec.

Ralentir et s’émerveiller

Devant cette perte de sens, le professeur Poullaouec-Gonidec invite à ralentir et à prêter attention: «Apprenons à regarder, prenons le temps du regard.» Cet éloge de la lenteur passe aussi par l’émerveillement, alors que l’instantanéité laisse peu de place à l’émotion. «Tout cela contribue à développer une intelligence du lieu», résume-t-il. Le professeur rappelle l’époque des voyages initiatiques du 19e siècle, où les artistes ont contribué à l’invention des paysages de montagne après ceux de la mer, alors qu’ils pouvaient passer deux jours en montagne pour s’imprégner du panorama.

Cette culture du regard se cultive comme celle de la lecture: il faut prendre le temps de regarder, de favoriser la concentration chez les jeunes, mais également dans l’ensemble de la société. «Je consacrais beaucoup de temps à enseigner cette lecture paysagère à mes étudiants et étudiantes. Je leur apprenais à voir, à décrypter le territoire qu’ils avaient devant les yeux, à définir ce qu’est une vue, à révéler les émotions qu’un lieu peut susciter», souligne le professeur émérite.

Cette culture de la sensibilité, du visuel et de l’imaginaire par rapport à un lieu peut aussi passer par l’écriture, la peinture et la photographie. «Il faut réapprendre à capter longuement un territoire», ajoute-t-il. Plus nous aurons cette profondeur du regard, plus nous pourrons nous émerveiller du monde, un aspect fondamental de la vie.

La pandémie aura par ailleurs réveillé quelques sensibilités. «Le confinement a provoqué un recentrage sur soi, une prise de conscience qu’il y a différents temps: mécanique, humain et naturel», observe M. Poullaouec-Gonidec. Les gens ont tout à coup redécouvert leurs quartiers, les espaces publics: «J’ai été fasciné de voir comment les parcs ont été réutilisés. Les gens ont redécouvert la fonction d’un parc public», remarque-t-il. En nous forçant à rester chez nous, le confinement nous aura peut-être paradoxalement amenés à nous rebrancher, un peu, sur la nature.