Des infections extragénitales sous-diagnostiquées
Étudiante de doctorat en médecine à l’Université de Montréal, Simonne Harvey-Lavoie a vu l’aboutissement d’un stage effectué à l’été 2018 dans le cadre du Programme d’excellence en médecine pour l’initiation en recherche. Sous la direction de l’infectiologue Annie-Claude Labbé, du Département de microbiologie, infectiologie et immunologie de l’UdeM, et du chercheur en santé publique Gilles Lambert, la jeune femme a pu se joindre à l’équipe de l’étude ENGAGE.
Cette vaste étude pancanadienne codirigée par le Dr Lambert veut brosser le tableau de la santé sexuelle des hommes gais et bisexuels et autres hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (gbHARSAH). «Nous avons mené un sous-projet dans lequel nous nous sommes intéressés aux infections extragénitales à Chlamydia trachomatis et Neisseria gonorrhoeae. C’est dans ce contexte que nous avons pu intégrer l’étudiante à l’équipe», explique la Dre Labbé.
Avoir un tableau plus précis
Partant des données récoltées pour les besoins de l’étude canadienne ENGAGE, les chercheuses et chercheurs se sont penchés sur la prévalence de ces deux infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) dans la population gbHARSAH à Montréal. On note en effet une augmentation des cas rapportés de gonorrhée et de chlamydia partout au Canada. Plusieurs cas sont asymptomatiques; il est donc important d’améliorer le dépistage et de mieux comprendre les comportements de cette population à risque.
Un article, dont Simonne Harvey-Lavoie est première auteure, a été publié dans la revue Sexually Transmitted Diseases en décembre 2021. «Pour réussir à faire une publication à partir d’un projet d’été, ça prend beaucoup de motivation de la part de l’étudiant», souligne Annie-Claude Labbé, qui a supervisé le stage de Mme Harvey-Lavoie. Cette dernière a investi toute son énergie dans le projet et insiste à son tour sur le soutien de ses deux superviseurs: «Ils ont été des mentors incroyables, j’ai été chanceuse!» dit l’étudiante.
Des résultats surprenants
Jusqu’à récemment, les médecins dépistaient majoritairement ces deux maladies au moyen de tests d’urine et moins par des prélèvements dans des zones extragénitales comme le pharynx et le rectum ou chez les asymptomatiques. Or, en analysant les données de 1177 participants à Montréal, l’équipe de recherche a constaté que les infections touchaient largement les régions extragénitales. Quand la détection de ces ITSS est faite par les seuls prélèvements urinaires dans cette population, l’étude révèle que 80 % des infections à C. trachomatis et 94 % de celles à N. gonorrhoeae ne seraient pas décelées.
«On a vraiment été surpris par ces proportions», relate Simonne Harvey-Lavoie, même si certaines indications laissaient présager cet état. «On avait de l’information par la littérature et les recommandations d’experts, mais c’était important de savoir ce qui se passait réellement à Montréal», affirme la Dre Labbé.
De la recherche à la prévention
Cette étude confirme donc qu’il est primordial d’effectuer le dépistage de ces maladies aux trois zones. «Si l’on ne diagnostique pas ces infections, ça contribue au fardeau des ITSS dans cette communauté et celles-ci peuvent entraîner des complications non négligeables», note l’étudiante en médecine.
Simonne Harvey-Lavoie souhaite que cette recherche serve aux professionnels de la santé. «À long terme, l’objectif serait qu’on modifie la façon dont on procède au dépistage et qu’on décide à quel endroit faire les prélèvements selon le niveau d’exposition de la personne», fait-elle valoir.
D’autres travaux devraient être menés pour mieux comprendre la manière dont se transmettent ces infections. «Certains modèles laissent entendre qu’il pourrait y avoir transmission par un baiser profond [french kiss]. Il faut explorer cette possibilité parce que ça changerait beaucoup de choses», soulève-t-elle.