Les tamias, vecteurs d’une maladie transmise par les tiques: l'anaplasmose granulocytaire

En 5 secondes Les tamias rayés jouent un rôle majeur dans la propagation de l'anaplasmose granulocytaire, une maladie émergente transmise par les tiques.
La prévalence de l'infection chez les petits mammifères capturés en Estrie allait de 7,1 % chez les grandes musaraignes à 64,7 % chez les tamias rayés de l'Est. Par comparaison, l'infection touchait 31,1 % des souris à pattes blanches.

En 2021, la région de l'Estrie a connu une éclosion inhabituelle d'anaplasmose granulocytaire humaine. Méconnue du grand public, cette maladie transmise par les tiques a frappé 47 personnes au Québec cette année-là, dont 35 en Estrie. 

Au Canada, la maladie a progressé de façon marquée: s’il y a eu moins de 20 cas signalés en 2013, on en a rapporté plus de 600 en 2023. 

L'anaplasmose granulocytaire humaine est causée par la bactérie Anaplasma phagocytophilum, qui infecte les granulocytes, des globules blancs qui jouent un rôle central dans le combat contre les infections. La maladie se transmet principalement par la piqûre de la tique à pattes noires Ixodes scapularis. Dans la nature, le variant zoonotique de la bactérie provient principalement des rongeurs sauvages. 

«Il y a eu une augmentation du nombre de cas chez les humains. C'était une maladie connue, mais on en parlait peu», dit Raphaëlle Audet-Legault, vétérinaire et épidémiologiste, qui a mené une recherche sur le sujet sous la direction de Catherine Bouchard, professeure à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal.

Des rongeurs sous surveillance

Durant les étés 2022 et 2023, Raphaëlle Audet-Legault et son équipe de recherche ont capturé des petits mammifères sauvages dans huit secteurs forestiers de Bromont, la municipalité la plus touchée par l'éclosion. Leur objectif était de désigner quelles espèces agissent comme réservoirs de la maladie, c'est-à-dire lesquelles maintiennent la bactérie dans leur organisme et la transmettent «efficacement» aux tiques. 

Au total, 547 individus de neuf taxons ont été piégés. Les souris à pattes blanches – Peromyscus – représentaient 70 % de toutes les captures. Les tamias rayés et les écureuils roux ont compté respectivement pour 8,2 % et 8,0 % des prises. 

Chaque animal a été examiné minutieusement: les tiques en train de se nourrir ont été retirées des petites bêtes et comptabilisées, un échantillon sanguin a été prélevé et une biopsie d'oreille de trois millimètres a été effectuée. Au total, 1088 larves et 553 nymphes de tiques Ixodes scapularis ont été recueillies sur les 416 individus examinés lors de leur première capture.

Comprendre le cycle de transmission

Initialement, l'infection par la bactérie Anaplasma phagocytophilum est venue des États-Unis en raison du réchauffement climatique. Elle était déjà endémique dans le Nord-Est américain avant de se répandre progressivement au Canada. Le cycle se répète dans un environnement favorable où la présence de cerfs favorise la reproduction des tiques. 

La tique Ixodes scapularis connaît différents stades de développement sur environ deux ans. «La larve vient au monde sans bactérie, puis, après un repas de sang, elle devient une nymphe. À la suite d’un autre repas de sang qui survient plusieurs mois plus tard, elle devient adulte», explique Raphaëlle Audet-Legault. La tique a donc deux occasions d’être infectée au cours de sa vie, soit lors de son premier repas au stade de larve et lors de son deuxième repas au stade de nymphe. 

La tique agit ainsi comme une aiguille contaminée qui propage la maladie. Pour être infectée, elle doit piquer un rongeur lui-même atteint dans son sang. Si un animal porte une nymphe, celle-ci peut lui transmettre la bactérie qu’elle a acquise lors d'un repas précédent. 

Les tamias sont particulièrement piqués par les nymphes, ce qui explique en partie leur taux d'infection élevé. Ils sont peu piqués par les tiques adultes, contrairement aux cerfs de Virginie.

Les tamias, «champions» de l'infection

Les données recueillies sur les petits mammifères montrent que la prévalence de l'infection varie considérablement selon les espèces, allant de 7,1 % chez les grandes musaraignes à 64,7 % chez les tamias rayés. Par comparaison, l’infection touchait 31,1 % des souris à pattes blanches. 

«Nos analyses statistiques ont confirmé que les tamias étaient trois fois plus infectés que les souris, même en tenant compte de la présence de nymphes en train de se nourrir sur l'animal», souligne Raphaëlle Audet-Legault. 

L'étude a également révélé que les mâles étaient deux fois plus susceptibles d'être infectés que les femelles, tous taxons confondus. «Ils se font plus piquer parce qu'ils sont plus explorateurs», mentionne la chercheuse. Ce comportement les expose davantage aux tiques dans leur environnement. 

Les tamias portaient aussi 39,6 % des nymphes prélevées sur l'ensemble des petits mammifères, malgré leur faible représentation dans les captures, vraisemblablement parce qu’ils «sont fortement piqués par les tiques, étant très actifs dans la nature», précise la chercheuse. 

Outre la prévalence de l'infection, l’équipe a mesuré la capacité réelle des petits mammifères à transmettre la bactérie aux tiques. Les résultats montrent que 60 % des tamias infectés ont transmis l'infection à au moins une larve en train de se nourrir, comparativement à 57,9 % pour les souris. Plus révélateur encore, les tamias infectés ont transmis la bactérie à une moyenne de 52,9 % des larves se nourrissant sur eux, contre 36,8 % pour les souris. 

Plusieurs facteurs expliquent cette «efficacité». «On soupçonne que leur réponse immunitaire est différente, indique Raphaëlle Audet-Legault. Quand ils sont infectés, cela pourrait durer plusieurs semaines et ils auraient alors plus d’occasions d'infecter plus de tiques.»  

La durée de vie des tamias, qui peut atteindre jusqu'à huit ans dans certains cas contre moins d'un an pour les souris, leur confère également plus d'occasions de contaminer des tiques tout au long de leur existence. 

«Dans le futur, il serait intéressant de mesurer précisément la durée de la période infectieuse des tamias pour les tiques, en vue de concevoir des stratégies préventives efficaces en appliquant l'approche Une seule santé, qui reconnaît l'interdépendance des santés humaine, animale et environnementale», observe Raphaëlle Audet-Legault. 

 

Se protéger des tiques et de l’anaplasmose granulocytaire 

La transmission de la bactérie Anaplasma phagocytophilum à l'humain ne s’effectue pas directement par les petits mammifères, mais par la tique infectée. Les symptômes de l'anaplasmose ressemblent à ceux de la grippe: fièvre, faiblesse, maux de tête, douleurs musculaires. Contrairement à la maladie de Lyme, elle n'entraîne pas d'érythème migrant, cette cible rouge caractéristique sur la peau. La bactérie peut aussi se transmettre un peu plus rapidement que celle responsable de la maladie de Lyme. 

«Pour éviter les piqûres de tiques, il faut rester dans les sentiers, porter des vêtements longs, mettre ses bas par-dessus le pantalon, porter du chasse-moustique à base de DEET», recommande Raphaëlle Audet-Legault. Après une activité en plein air, il est essentiel de s'inspecter minutieusement. Les nymphes mesurent de 1,5 à 2 mm et sont particulièrement actives au printemps, période où les gens commencent à s’exposer à l’extérieur et peuvent être moins prudents. 

Il y a moins de risque d'infection si la tique est enlevée dans les 24 heures suivant la piqûre. Toutefois, cette fenêtre de temps demeure courte et la vigilance reste de mise. 

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