La précarité: un cocktail mortel d’inégalités et de toxicité
Les résultats de l’étude, qui s’appuient sur les témoignages de 39 intervenants, 10 pairs-intervenants et 11 usagers de services, confirment que la crise est profondément enracinée dans des processus de marginalisation, de stigmatisation. Les consommateurs de substances psychoactives sont confrontés à un déni de reconnaissance institutionnalisé, ce qui les empêche de participer sur un pied d’égalité à la vie sociale.
Toutefois, la menace la plus immédiate est la toxicité imprévisible des drogues. «On voyait beaucoup de mélanges réalisés à l'insu des consommateurs, comme des opioïdes coupés avec des benzodiazépines ou d’autres adultérants. L’inquiétude des intervenants était palpable face à des substances sur lesquelles personne ne peut avoir de contrôle parce que tout se déroule dans le marché noir», explique André-Anne Parent.
La pandémie de COVID-19 a par ailleurs aggravé l'isolement social, poussant certaines personnes à consommer seules, et a rendu inaccessibles des services de base. La vulnérabilité est amplifiée par les conditions de vie précaires et les déterminants sociaux non satisfaits. La chercheuse a aussi pris en compte l’effet du climat. À Sudbury, à l'approche de l'hiver, les intervenants «constataient l'augmentation des cas de surdose à cause du froid». À l’opposé, des intervenants à Vancouver rapportaient des décès ayant eu lieu lors de la vague de chaleur de mai.
Un mouvement d’innovation dans tout le Canada
Malgré la difficulté de la situation qui n’a fait qu’empirer entre 2021 et 2024, l’étude a révélé un engagement extraordinaire des acteurs locaux pour sauver des vies. Ces initiatives sont révélatrices d’un écart entre des solutions correctives, permettant d’atténuer les symptômes, et d’autres transformatrices qui s’attaquent aux causes.
Par exemple, à Oshawa, le regroupement de services communautaires, publics et de santé a permis une réponse rapide et coordonnée à la crise. La chercheuse raconte un incident dont elle a été témoin sur le terrain: «J'ai vu le gardien de la bibliothèque intervenir auprès d’une personne sur le coin de la rue qui présentait des symptômes de surdose. Il l'a accompagnée jusqu’au local d’une infirmière de l’autre côté de la rue qui l'a prise en charge. Ce travail intersectoriel était vraiment incroyable.»
En Alberta, où l’on est moins favorable à la réduction des méfaits, l’intervention repose fortement sur des pairs, d’anciens consommateurs de substances. Des organismes comme AAWEAR n’emploient que des pairs intervenants, qui travaillent sur le terrain, y compris dans les campements, pour distribuer de la naloxone et surveiller la santé des gens.
Vancouver est le théâtre d'un militantisme actif pour la défense des droits collectifs. Devant l'insuffisance de centres d’injection officiels, des associations de consommateurs de substances ont aménagé des lieux de consommation supervisée à aire ouverte encadrés par des bénévoles et des pairs. Ces initiatives, qui donnent une «certaine dignité aux personnes en leur permettant de consommer à moindre risque, sont lancées aux côtés de formes d’approvisionnement sécuritaire non médical, soutenues par la santé publique locale», indique André-Anne Parent.
Le Québec se distingue par l'importance accordée à l'action communautaire pour la fourniture de services, comme les locaux de consommation supervisée, et pour la défense des droits individuels et collectifs.
Des causes profondes à transformer
Bien que les interventions locales soient particulièrement importantes, l'étude conclut qu’elles ne sont pas suffisantes si le système persiste à ignorer les causes profondes de la crise. La réforme la plus urgente concerne l'approvisionnement en substances. Pour éviter les décès, il serait nécessaire de légaliser ou de décriminaliser les substances afin de permettre un approvisionnement sécuritaire contrôlé.
André-Anne Parent établit un parallèle clair avec les politiques passées: «On a légalisé le cannabis. Il faut penser à ça pour d'autres substances. Sans cette réforme, les personnes sont exposées au risque de décéder parce qu'elles ne contrôlent pas ce qu'elles consomment.»
La chercheuse insiste sur le fait que la responsabilité de la crise est avant tout systémique: «La responsabilité de la crise des surdoses, elle est beaucoup plus large qu’individuelle. C'est aussi dû à notre système social, à la façon dont on prend soin des personnes, dont on les perçoit et à la stigmatisation qu’elles vivent.»
L'étude vulgarisée: Sur la route des surdoses en bande dessinée
Afin de démocratiser ces connaissances complexes et de sensibiliser le public plus largement à la crise des surdoses, les résultats de la recherche ont été transformés en une bande dessinée gratuite. Intitulée Sur la route des surdoses, la BD a été scénarisée et illustrée par Martin Patenaude-Monette en collaboration avec André-Anne Parent. La BD est un «levier pour comprendre très simplement la crise» et fait partie d'une démarche de diffusion engagée, réalisée en partenariat avec le programme PROFAN 2.0 pour la prévention des surdoses.