L’intelligence artificielle peut-elle combler nos besoins affectifs?

En 5 secondes S’éprendre d’une IA n’est plus de la science-fiction. Entre réconfort, apprentissage et questions éthiques, ce nouveau type de relation amène à s’interroger sur notre façon d’aimer.
Selon le doctorant, une relation avec une IA peut devenir un espace sans résistance.

Compagnons virtuels et avatars entièrement personnalisables, voire copies numériques de personnes décédées ou même d’ex-partenaires bien vivants. Voilà autant de possibilités qu’offre maintenant l’intelligence artificielle (IA) dans l’univers des liens affectifs. 

Les relations entre humains et IA ne se limitent pas à ces cas extrêmes. Elles s’inscrivent dans un large spectre où figurent également les applications de rencontre fonctionnant avec des algorithmes qui tentent à la fois de prédire la compatibilité et de maximiser le temps passé sur les plateformes.  

Et c’est précisément à ces frontières troubles entre amour, technologie et éthique que s’intéresse Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon, candidat au doctorat en bioéthique sous la direction de Bryn Williams-Jones, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. 

L’amour comme espace d’apprentissage 

Le doctorant, qui est également externe en médecine à l’Université de Sherbrooke, essaie de comprendre ce que l’IA change aux relations amoureuses. Pour ce faire, il se penche sur le parcours amoureux en le décortiquant en trois temps: avant, pendant et après la relation. 

Avant une relation humaine «traditionnelle», il faut sortir de chez soi, acquérir des compétences sociales, accepter l’incertitude et le risque du rejet. Et ces expériences contribuent à la construction de soi, avance Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon. Avec une IA personnalisée, ce processus est profondément modifié, puisqu’on façonne directement ce qu’on croit vouloir, avec beaucoup moins de confrontation réelle à l’autre. 

Pendant la relation, poursuit le chercheur, l’amour humain est un espace de coconstruction, de négociations, de frustrations et d’apprentissages mutuels. «On découvre parfois des aspects de soi qu’on n’aurait jamais explorés seul. À l’inverse, une relation avec une IA peut dans certains cas devenir un espace sans résistance, où l’on parle sans jamais avoir à écouter, où l’autre ne déçoit pas parce qu’il est programmé pour ne pas le faire», explique-t-il. 

Enfin, après la relation, les ruptures, aussi douloureuses soient-elles, sont souvent des moments clés de croissance personnelle, rappelle le doctorant. Or, une IA ne met pas fin d’elle-même à l’interaction et elle ne meurt pas naturellement. Elle disparaît seulement si l’entreprise ferme, si le modèle change ou si l’utilisateur cesse de payer. «Et cette asymétrie transforme radicalement l’expérience de la perte», ajoute-t-il. 

 

Pas tout noir  

Malgré ces limites, Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon considère que les relations avec l’IA ne sont pas uniquement problématiques. Certaines IA sont justement conçues pour confronter l’utilisateur, lui poser des questions et l'amener à réfléchir. 

Elles offrent aussi parfois un accès inédit à une forme de connexion pour des personnes historiquement exclues de la vie amoureuse – individus isolés, personnes âgées ou vivant avec des handicaps ou encore celles qui n’ont jamais vécu de relation intime. 

«Il est facile de rejeter l’idée de tomber amoureux d’une IA lorsqu’on a déjà connu l’amour. Mais pour quelqu’un qui ne l’a jamais vécu, cette option peut apparaître comme une porte d’entrée. Imparfaite, certes, mais réelle», souligne le doctorant. 

Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon tient aussi à préciser que, contrairement à l’idée reçue, il n’existe pas de «parcours type» menant à l’amour virtuel.  

«Il s’agit rarement d’un basculement soudain. Plus souvent, c’est une accumulation de petites interactions technologiques – assistants vocaux, robots conversationnels, services automatisés – qui rend progressivement la frontière moins nette entre interaction humaine et interaction artificielle. Je pense qu’on surestime à quel point l’humain a de grands besoins et est compliqué. Parfois, on veut juste que quelqu’un soit là», mentionne-t-il. 

 

Une question d’éducation 

Si l’amour virtuel comporte son lot d’angles morts, Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon ne prône pas son abolition pour autant, mais bien une utilisation avertie. À ses yeux, comprendre comment fonctionne cette technologie, quels sont les modèles économiques derrière elle et quels intérêts elle sert est essentiel. «Certaines entreprises ont tout avantage à maintenir une dépendance émotionnelle, ce qui pose des risques sérieux pour la santé mentale», met-il en garde. 

À ce chapitre, des cadres légaux commencent à émerger, notamment l’obligation pour certains compagnons artificiels de rappeler qu’ils ne sont pas humains et de rediriger l’utilisateur vers des ressources d’aide en cas d’idées suicidaires. Des filets de sécurité cruciaux, quand on sait que certaines IA ont déjà encouragé des comportements dangereux. 

 

Quel futur pour les relations humaines? 

Pour Georges-Philippe Gadoury-Sansfaçon, plutôt que de se demander ce que l’IA ne remplacera jamais, il serait plus fécond de savoir ce que nous voulons préserver collectivement. Selon lui, le risque n’est pas que l’amour virtuel devienne une option parmi d’autres, mais qu’il devienne la seule option disponible par défaut. 

«L’avenir des relations humaines dépend de notre capacité à demeurer conscients de leur importance, à soutenir des initiatives communautaires, à recréer des lieux de rencontre sans la technologie par exemple», dit-il. 

Car l’amour, au fond, ne se résume pas à une relation de couple ou à une performance émotionnelle. Il s’enracine dans un sentiment d’appartenance, dans un désir d’être entouré. 

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