Blessures par arme à feu: une hausse marquée pendant la pandémie

En 5 secondes Pendant les périodes de confinement liées à la COVID-19, le nombre de victimes de blessures par arme à feu admises à l'Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal a bondi de 52 %, selon une étude.
Au cours des périodes de confinement et de couvre-feu liées à la pandémie, le nombre de personnes blessées par balle admises au Centre intégré de traumatologie de l'Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal a augmenté de 52 %. Une hausse qui s'est résorbée dès la levée des mesures sanitaires.

Avant 2020, l'équipe de chirurgie orthopédique du Centre intégré de traumatologie de l'Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal recevait un ou deux blessés par balle par mois, rarement plus. Puis est arrivée la pandémie. 

Soudainement, les admissions se sont multipliées, les pics atteignant parfois 9 ou 10 cas par mois. «Nous avons voulu étudier et comprendre ce phénomène afin d'améliorer notre pratique», explique le DPhilippe Moisan, résident sénior en chirurgie orthopédique de l'Université de Montréal et auteur principal d'une étude publiée dans le Journal canadien de chirurgie

Pour ce faire, l'équipe dirigée par le DGeorges Yves Laflamme a analysé cinq années de données, recueillies d'avril 2018 à février 2023. Elle a examiné tous les cas de blessures par arme à feu vus au Centre, l'un des deux seuls au Québec – avec celui de l'Hôpital général de Montréal – à traiter ce type de traumatismes.  

Résultat: au cours des périodes de confinement et de couvre-feu liées à la pandémie de COVID-19, le nombre de personnes blessées par balle admises au Centre intégré de traumatologie a augmenté de 52 %. Une hausse qui s'est résorbée dès la levée des mesures sanitaires. 

 

Des victimes jeunes et blessées dans l'espace public 

L'étude, qui a porté sur 158 patients, s'est appuyée sur une analyse couvrant trois périodes distinctes. La première correspondait aux deux années précédant la pandémie, la deuxième concernait la période des mesures sanitaires strictes, de mars 2020 à janvier 2022, et la troisième couvrait l'année 2022, après la levée de ces mesures. 

L'âge moyen des patients admis était de 35 ans, et près de la moitié avaient moins de 30 ans. Les hommes représentaient 91 % des patients.  

Dans 70 % des cas, il s'agissait de tentatives d'homicide. Elles avaient été commises par des armes de poing à faible vélocité – c'est-à-dire dont les projectiles se déplacent moins rapidement et causent généralement des blessures moins graves – dans 78 % des cas. Aucun fusil militaire ni arme automatique n'ont été recensés. 

Une donnée a retenu l’attention de l’équipe de recherche: 90 % des blessures sont survenues dans un lieu public.  

Cette proportion prend tout son sens pendant la période de confinement, alors que l'espace urbain était largement déserté par la population générale. «On constate une corrélation claire entre la hausse du nombre de cas et la période de COVID-19 où il y avait les mesures de confinement. L’espace public était déserté, sauf certains lieux qu'occupaient les gangs de rue», souligne le Dr Moisan. 

Les tentatives de suicide représentaient 8 % des blessures par balle, tandis que les accidents de chasse comptaient pour 3 % des cas. Dans 20 % des situations, la cause exacte de la blessure n'a pu être établie avec certitude. 

Un taux de survie de 92 %

Parmi les blessés admis au Centre intégré de traumatologie, 92 % ont survécu jusqu'à leur congé. «Cette statistique doit toutefois être nuancée, car elle ne tient compte que des victimes qui ont pu être transportées à l'hôpital, nuance le DMoisan. Une partie des gens blessés par balle meurent sur les scènes de crime ou succombent à leurs blessures avant d’atteindre l’hôpital.» 

L'analyse révèle que 82 % des patients étaient hémodynamiquement stables à leur arrivée, c'est-à-dire que leur tension artérielle et leur circulation sanguine n'étaient pas compromises de façon critique. Seulement 4 % de ces patients sont décédés.  

En revanche, 18 % des patients étaient en état de choc, c’est-à-dire que leur corps n'était pas suffisamment irrigué en sang et en oxygène pour maintenir en fonction les organes vitaux. Ils présentaient un risque de mortalité nettement plus élevé, soit un taux de 29 %. Chez ces patients, la principale cause de décès précoce était le choc hémorragique, soit une perte de sang massive qui compromet l’irrigation des organes vitaux.  

Par ailleurs, la localisation des blessures jouait un rôle déterminant dans la survie. Les membres inférieurs constituaient la zone la plus fréquemment touchée (55 %), suivis des membres supérieurs (22 %). Tous les patients ayant subi une blessure aux membres ont survécu. Par contre, parmi les 13 personnes dont le décès a été recensé, 62 % présentaient une plaie d'entrée dans la région de la tête et 31 % dans la région abdominale. 

 

Une augmentation marquée, puis un retour à la normale 

Selon les auteurs de l’étude, les chiffres montrent une association forte entre la pandémie et la violence armée.  

«Le nombre moyen de blessures par arme à feu a connu une hausse marquée de 52 % pendant les mesures sanitaires, illustre le DMoisan. Cette période était caractérisée par des pics soudains de 9 à 10 blessures par mois, comparativement à un profil plus aléatoire avant 2020.» 

Dès la levée des mesures de santé publique en janvier 2022, les admissions sont revenues à 1,91 par mois, un niveau comparable à celui d'avant la pandémie. «Cette observation nous amène à émettre l'hypothèse que les mesures sanitaires n'ont pas eu d'influence durable sur les tendances de violence interpersonnelle par arme à feu», ajoute le médecin spécialiste. 

Cette tendance recoupe ce que disent les rapports du Service de police de la Ville de Montréal, qui faisaient état d’une baisse de 11 % des incidents avec armes à feu entre 2020 et 2022, suivie d'une diminution additionnelle de 25,4 % en 2023.  

Un contexte différent de celui des États-Unis

Le taux de survie de 92 % observé à Montréal contraste avec les études américaines, où ce taux se situe généralement entre 70 et 80 %. 

«Cette différence s'explique en grande partie par le type d'armes employées, indique le DMoisan. Contrairement aux États-Unis, où les carabines et armes d'assaut sont fréquemment utilisées, les blessures rapportées à Montréal résultaient presque exclusivement d'armes de poing à faible vélocité.» 

De plus, la proportion de blessures auto-infligées n'était que de 8 % dans l’étude montréalaise, tandis que le suicide constitue la principale cause de décès par arme à feu aux États-Unis (72,3 % des cas de personnes blessées par balle qui n’ont pas survécu). «Il importe aussi de préciser que les gens qui font des tentatives de suicide qui mènent à leur décès ne sont pas amenés à l’hôpital», note-t-il. 

 

Des conséquences à long terme 

Au-delà des statistiques immédiates de survie, l'équipe dirigée par le DLaflamme s'intéresse aux répercussions durables des blessures sur les victimes.  

«Ces patients sont très jeunes et ils vivront avec des séquelles toute leur vie, comme des infections chroniques, des amputations, une paralysie ou des douleurs persistantes», déplore le DMoisan. 

Celui-ci a pris part à une deuxième étude, actuellement en attente de publication, qui se penche sur ces complications chez les survivants. «Cette démarche s'inscrit dans un effort plus large visant à créer une expertise spécifique au Centre intégré de traumatologie de l’Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal», conclut-il. 

Partager