Entre rigueur et urgence: les défis du dialogue recherche-médias

En 5 secondes Dans un monde en crise, le dialogue entre chercheurs et médias se complexifie. C’est sur ces questions brûlantes d’actualité que le colloque annuel du CÉRIUM s’est penché.
La directrice scientifique du CÉRIUM Laurence Deschamps-Laporte lors de la conférence d'ouverture avec les chroniqueurs politiques Chantal Hébert et Paul Wells.

À l’heure où les conflits internationaux se multiplient et où les relations avec notre voisin du Sud font régulièrement la manchette, l’éclairage de la recherche est précieux pour les médias. 

C’est dans ce contexte que le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) a tenu son colloque annuel les 29 et 30 janvier au campus MIL sur le thème «Quand l’international fait la une: tensions entre recherche et médias».

 

Des tensions exacerbées par la crise

Première constatation des panélistes: les réalités des journalistes et des chercheurs entrent souvent en collision. «Avant, j’avais une journée pour réfléchir à un enjeu avant d’émettre une opinion; maintenant, c’est deux heures!» a confié la journaliste et chroniqueuse politique Chantal Hébert à la conférence d’ouverture. 

Paul Wells, chroniqueur politique et journaliste, a remarqué un changement dans les dernières années: «Contrairement à ce qu’on entend souvent, le public canadien a un appétit croissant pour l’actualité internationale.» Malgré cela, la crise des médias rend de plus en plus difficile l’envoi de correspondants à l’étranger. Même si les sujets internationaux sont toujours abordés sous l’angle canadien, «on n’a jamais entendu parler autant de politique internationale», a acquiescé Chantal Hébert, et ce, malgré le fait que les journalistes doivent toujours plus rapidement passer d’un sujet à l’autre. C’est là où entre en jeu le savoir des experts. «Je suis contente quand les chercheurs disent la même chose que moi!» a d’ailleurs dit la chroniqueuse. C’est que le travail des journalistes, au-delà de l’actualité et du direct, comprend aussi l’interprétation et la mise en contexte, a indiqué Paul Wells. 

Devoir de mémoire

«Les gens qui font de la politique gagneraient à écouter les gens qui étudient la politique et l’histoire», a souligné Paul Wells. Faisant en quelque sorte écho à ses propos, un des panels du 29 janvier a réuni des historiens qui ont posé leur regard éclairant sur la couverture médiatique d’évènements internationaux. 

Entre organe de presse au service du pouvoir, voix de résistance et outil pour façonner l’opinion publique, les médias n’ont pas toujours joué un rôle neutre. Le chargé de cours en histoire et en études internationales de l'UdeM Luca Sollai a décrit comment la presse francophone québécoise, à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale, condamnait le régime nazi tout en adoptant un ton plus nuancé à l’égard du fascisme italien. Les influences locales – religieuses et politiques – marquaient alors la lecture d’évènements pourtant lointains. «C’est un exemple qui illustre la façon dont les dynamiques locales sous-jacentes opèrent dans la couverture d’un évènement international», a affirmé Luca Sollai. 

Les médias peuvent aussi être utilisés pour enjoliver la politique ou même comme outil de propagande, a rappelé Deborah Barton, qui s’est intéressée aux femmes journalistes dans la presse nazie. À travers les rubriques «légères», elles étaient employées par le régime nazi pour influencer la population, «avec leur charme et leur subtilité, plutôt que par un langage militant», a relaté la professeure du Département d’histoire de l’UdeM, offrant ainsi une «version douce du nazisme». 

Certains concepts médiatiques peuvent par ailleurs se répandre comme une traînée de poudre, malgré leur faible ancrage dans la science. Le doctorant en histoire Bastien Leroy est ainsi revenu sur la naissance du concept de «lavage de cerveau», qui a surgi dans le contexte de la guerre froide et qui est rapidement «devenu une clé de lecture du monde». «Le terme a circulé beaucoup plus vite dans les médias que dans le milieu de la science», a-t-il soutenu. Cette image forte, qui servait à expliquer l’inexplicable, a été présentée comme une certitude et récupérée par le politique, «même si les chercheurs ont exprimé des doutes très tôt», a poursuivi l’étudiant. 

Les médias peuvent aussi devenir un outil de résistance, comme l’a analysé le doctorant en histoire Nicolas Chassé. Dans sa présentation, il a offert l’une des rares analyses portant sur la couverture de la presse étudiante anglophone montréalaise de la guerre du Vietnam. En plus de s’approprier le discours pacifiste international, le McGill Daily a pris position et joué un rôle dans la coordination d’actions locales, synchronisées avec les actions internationales.

Journalistes et chercheurs, une relation ambivalente

La première journée du colloque s’est conclue par un «face-à-face» entre les professeures Magdalena Dembinska et Cécile Van de Velde et les journalistes Alexis De Lancer et Laura-Julie Perreault, deux corps de métier «qui servent le bien public avec rigueur, mais dont l’approche, le rythme et le style diffèrent, ce qui peut créer des malentendus», a affirmé l’animateur de la table ronde, Jean-Frédéric Légaré-Tremblay. 

«On veut transmettre notre recherche, mais c’est stressant; cela entraîne parfois des insatisfactions et c’est très chronophage», a noté Magdalena Dembinska, du Département de science politique de l’UdeM. Le spécialiste qui est dans les médias sera souvent celui qui aura répondu à l’appel le plus vite, même si son expertise n’est pas tout à fait liée au sujet. 

À contrario, les chercheurs (mais surtout les chercheuses) hésitent parfois à prendre la parole, notamment par peur du regard des collègues s’ils débordent de leur champ d’activité. «Vous avez parfois l’impression de ne pas avoir les compétences précises pour parler d’un sujet. Pourtant, vous en savez mille fois plus que nous», a mentionné Laura-Julie Perreault. Pour les journalistes pressés par le temps, les connaissances des experts sont précieuses; et pour aller au-delà de l’information, et entrer dans l’analyse, le savoir des chercheuses et chercheurs est essentiel.

Malgré tout, la sociologue Cécile Van de Velde voit ses interventions dans les médias comme partie intégrante de son rôle de chercheuse. «Ça me permet de participer au débat social», a-t-elle dit. Magdalena Dembinska a apporté une nuance: «Vulgariser la recherche fait partie de notre travail. Mais les médias ne sont pas le seul endroit où le faire.» Prendre la parole publiquement peut même avoir un prix: être trop visible sur certains sujets peut rendre ensuite difficile la recherche dans certains territoires, selon elle.

Un écosystème conspirationniste en expansion

L’espace public canadien fait face à une pollution informationnelle croissante qui menace la santé démocratique. À la deuxième journée du colloque, Mathieu Colin, professeur associé de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke, a étudié l’expansion fulgurante de l’écosystème conspirationniste depuis la pandémie. 

Son enquête menée auprès de 4500 Canadiens révèle une transformation préoccupante: ce qui était initialement une contestation des mesures sanitaires s’est mué en un contre-discours généralisé visant les organisations. Cette érosion du consensus collectif illustre parfaitement comment la désinformation s’infiltre progressivement dans le tissu social, fragilisant les bases du débat démocratique.

David Grondin, professeur titulaire de communication à l’Université de Montréal, a quant à lui analysé comment la médiatisation visuelle de la guerre contribue au désordre informationnel. L’économie narrative des plateformes numériques a bouleversé les règles du jeu: l’expertise est remise en cause et placée sur un pied d’égalité avec les opinions non expertes, ce qui crée une confusion généralisée. La guerre devient une expérience fragmentée et individualisée, où chacun commente et partage des images sans contexte unifié. 

Samuel Tanner, professeur titulaire de criminologie à l’UdeM, a finalement mis en lumière une autre facette du désordre informationnel: la diffusion de contenus masculinistes toxiques camouflés sous des références à la culture populaire. Ses recherches démontrent comment la fiction, l’humour et les codes du jeu vidéo servent à édulcorer des messages profondément misogynes. Cette stratégie communicationnelle permet la transmission d’idées extrémistes sous un vernis acceptable, montrant comment le désordre informationnel fragilise le consensus social sur des questions fondamentales d’égalité.

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