Quand les difficultés de langage freinent l’autonomie sociale chez les tout-petits

En 5 secondes Une étude montre que les enfants à risque de trouble développemental du langage seraient plus dépendants des adultes pour interagir. 
Les enfants à risque de présenter un trouble développemental du langage étaient moins autonomes, selon l'étude.

Quand on pense aux défis vécus par les enfants ayant un trouble développemental du langage, on imagine spontanément des difficultés à parler, comprendre ou raconter. On pense beaucoup moins à leurs effets sur la vie sociale. Pourtant, dès le préscolaire, certains enfants ont besoin de plus de soutien pour trouver leur place parmi les autres parce qu’ils présentent des problèmes liés au développement du langage. 

C’est ce constat qui a motivé une étude réalisée par Marylène Dionne et Stefano Rezzonico, respectivement professeure adjointe de clinique et professeur agrégé à l’École d'orthophonie et d'audiologie de l’Université de Montréal. Menée auprès de 63 enfants âgés de trois à cinq ans qui avaient le français comme langue dominante et qui fréquentaient des garderies montréalaises, l’étude comprenait 12 enfants désignés comme étant à risque de présenter un trouble développemental du langage. Ce trouble, qui concerne environ sept pour cent des enfants à leur entrée à l’école, touche principalement le développement du langage, sans être expliqué par une autre condition biomédicale comme une surdité ou une déficience intellectuelle. «C’est un trouble qui touche la prononciation, le vocabulaire, la structure des phrases, la compréhension, mais aussi l’utilisation sociale du langage», précise l’orthophoniste Marylène Dionne. 

Les enfants ont été invités à raconter un fait vécu. Ils ont été évalués à l'aide de mesures du vocabulaire, de la morphosyntaxe, des compétences pragmatiques et des capacités narratives, tandis que les éducatrices ont rempli un questionnaire destiné à mesurer leurs compétences sociales. Les chercheurs ont ainsi voulu comprendre comment le langage influence la compétence sociale dès la petite enfance. Ils ont découvert que les enfants à risque de présenter un trouble développemental du langage ne sont pas plus agressifs, n’ont pas plus de comportements d’opposition ni ne sont moins prosociaux que leurs pairs. Mais ils sont plus dépendants des adultes dans leurs interactions sociales. Ils ont aussi découvert que ce sont les habiletés à participer aux conversations et à raconter un fait vécu qui sont les plus associées à la compétence sociale chez les jeunes enfants. 

Une compétence sociale en apparence intacte

Contrairement à ce qu’on observe chez les enfants plus âgés ou les adolescents ayant un trouble développemental du langage, les difficultés sociales à l’âge préscolaire ne sont pas généralisées. «On voyait qu’il y avait les mêmes types de difficultés que chez les enfants plus vieux, mais peut-être dans une moindre mesure», souligne Marylène Dionne. 

Les éducatrices perçoivent ces enfants comme globalement bien adaptés: ils coopèrent, respectent les règles, gèrent leurs émotions et interagissent sans comportements perturbateurs marqués. Sur les plans de l’agressivité, de l’opposition, de l’égoïsme ou de l’hyperactivité, aucune différence significative ne les distingue des enfants au développement langagier typique. Certains présentent même des profils comparables, voire légèrement supérieurs, quant à des dimensions comme la prosocialité. 

Mais cette apparente normalité masque une réalité plus subtile. «Les difficultés ne sont pas encore au seuil clinique», dit Marylène Dionne.  

Des enfants plus dépendants

Les chercheurs se sont aperçus que les enfants à risque de présenter un trouble développemental du langage étaient moins autonomes. Ils sollicitent davantage leur éducatrice pour gérer leurs relations avec les autres: entrer dans un jeu, résoudre un conflit, exprimer un désaccord ou encore expliquer une situation. 

Autrement dit, ils n’ont pas nécessairement des comportements problématiques, mais peinent à se débrouiller seuls dans leurs interactions. «Ils ont besoin de l’adulte pour orchestrer leur vie relationnelle», résume Marylène Dionne. Cette dépendance s’accompagne parfois de manifestations intériorisées telles que l’anxiété, le retrait, l’hésitation, encore modérées. 

«C’est une surprise positive, dans un sens, de voir que les difficultés sont peut-être moins importantes à cet âge-là, note Stefano Rezzonico. Ça nous dit surtout qu’on peut intervenir tôt et espérer prévenir l’apparition plus tard de difficultés plus grandes.» 

Un trouble qui gagne à être dépisté tôt

Ces résultats s’inscrivent dans une conception désormais bien établie du trouble développemental du langage. «Ce n’est pas un trouble socioémotionnel en soi», rappelle Stefano Rezzonico. Le langage reste la difficulté primaire, bien que des vulnérabilités dans d’autres sphères (comme des habiletés sociales ou neurocognitives) puissent être présentes. Les difficultés sociales observées émergent surtout lorsque les exigences communicationnelles dépassent les ressources de l’enfant. À l’âge préscolaire, ces exigences restent relativement modestes. Mais à mesure que les interactions deviennent plus complexes, à l’école, puis à l’adolescence, les écarts risquent de se creuser. La petite enfance apparaît ainsi comme une fenêtre critique. «Les fragilités sont là, mais elles ne sont pas encore cristallisées, mentionne Marylène Dionne. C’est exactement le moment où l’on peut agir.» 

Étant donné que les habiletés pragmatiques sont celles qui sont le plus associées à la compétence sociale, encourager les conversations, soutenir la narration, aider les enfants à raconter ce qu’ils ont vécu et à adapter leur discours à l’autre peut contribuer ainsi au dépistage du trouble. Comme le signale Marylène Dionne: «Un enfant peut avoir un bon vocabulaire et faire des phrases correctes, mais avoir de grandes difficultés à raconter sa journée. Si cela a des répercussions sur ses relations et qu’il devient plus anxieux ou dépendant, ça vaut la peine de consulter tôt un ou une orthophoniste. Cela permet de ne pas passer à côté de difficultés qui pourraient s’accentuer plus tard.» 

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