Prendre soin de soi pour prendre soin de la planète

En 5 secondes Et si le bien-être était le levier oublié de la transition écologique?
Il existe une circularité profonde entre écologie intérieure et écologie extérieure: en prenant soin de la planète, on prend soin de soi-même et, en cultivant son monde intérieur, on devient des agents de soin pour la Terre.

Alors que la planète vit un bouleversement écologique sans précédent, les réponses techniques, politiques et économiques se multiplient. Transition énergétique, électrification des transports, politiques de sobriété: les solutions existent et se perfectionnent. Pourtant, l’engagement collectif demeure fragile. L’écoanxiété, le découragement et le sentiment d’impuissance paralysent une part croissante de celles et ceux qui souhaitent agir. 

Pour Xavier Gravend-Tirole, professeur à l’Institut d'études religieuses de l’Université de Montréal, cette difficulté ne tient pas seulement à un déficit de solutions concrètes. Elle révèle une crise plus profonde: une crise du sens et de la relation. Selon lui, la transition écologique échoue souvent à prendre en compte une dimension essentielle: le rapport intime que les humains entretiennent avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde vivant. Dans cette perspective, le bien-être personnel n’est pas un luxe ni un repli individualiste, mais un levier central pour restaurer notre capacité d’action individuelle et collective. 

Sortir de l’illusion de séparation entre l’humain et la nature

Au cœur de la réflexion de Xavier Gravend-Tirole se trouve une critique radicale de l’un des piliers de la modernité occidentale: l’idée selon laquelle l’humain serait extérieur à la nature. «Je reste un mammifère qui a besoin de la toile du vivant pour respirer, manger, se vêtir. Je fais partie intégrante de la biosphère», affirme le professeur. Cette vision, fondatrice de l’écopsychologie, invite à dépasser et réparer la fracture entre la psyché (le monde intérieur) et l’oikos (notre habitat commun). 

Dans cette perspective, prendre soin de sa santé mentale et de sa santé physique n’est pas un acte égoïste, mais une manière de restaurer l’équilibre du tissu relationnel global. On quitte alors une posture égocentrée pour adopter une vision écocentrée: plus les êtres vivants sont épanouis au sein d’un écosystème, plus cet écosystème est résilient. Il existe une circularité profonde entre écologie intérieure et écologie extérieure: en prenant soin de la planète, on prend soin de soi-même et, en cultivant son monde intérieur, on devient des agents de soin pour la Terre. 

Ainsi, des pratiques individuelles comme la méditation ou le yoga ne sont pas de simples outils de détente. «Quand je prends soin de moi, je renforce ma connexion avec le monde vivant et je deviens plus sensible aux besoins de la nature», souligne Xavier Gravend-Tirole. Cette sensibilité accrue peut se traduire ensuite par des choix plus cohérents, des engagements plus durables et une attention renouvelée à son environnement quotidien. 

Le bien-être, entre marchandisation et potentiel émancipateur

Cette revalorisation du bien-être appelle néanmoins une critique lucide de ses dérives contemporaines. L’industrie du bien-être est régulièrement accusée de promouvoir une culture du bonheur superficielle, de marchandiser des pratiques spirituelles et d’encourager un repli narcissique. Dans certains cas, le bien-être devient un produit à consommer qui culpabilise les individus en les rendant seuls responsables de leur souffrance tout en occultant les déterminants sociaux et systémiques du mal-être. 

Xavier Gravend-Tirole reconnaît pleinement la validité de ces critiques. «Elles pointent vers des dérives réelles. Mais elles ne sont pas absolues. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain», insiste-t-il. Le problème n’est pas le bien-être en soi, mais sa réduction à une commodité marchande et individualiste. Le véritable enjeu consiste à passer d’une consommation de bien-être à une démarche de mieux-être, orientée vers la qualité des relations plutôt que vers la performance personnelle. C’est ici qu’intervient le concept de «reliance». Plutôt que d’opposer l’égo au monde, la reliance place la relation au centre: «Ce qui importe, ce n’est pas moi ou le monde, c’est la relation qui me rattache au monde», dit le professeur.  

Dans cette perspective, cultiver une sécurité intérieure peut même devenir un acte de résistance politique. Le système économique dominant se nourrit de l’insatisfaction permanente et de la fabrication de besoins artificiels. En développant une connaissance plus fine de soi, il devient possible de se libérer de ces injonctions et de se désenvoûter des mirages publicitaires. Le bien-être cesse alors d’être un simple confort personnel pour devenir une force de déprogrammation du modèle consumériste. 

De l’impuissance à la reliance: réinventer l’engagement écologique

L’un des freins majeurs à l’engagement écologique réside dans le sentiment d’impuissance, partagé par une large part de la population. À cela s’ajoute l’épuisement des militants. Xavier Gravend-Tirole voit ici un réflexe profondément ancré dans la modernité: croire que tout repose sur les épaules de l’individu. 

Il propose une déconstruction salutaire de ce mythe. «J’aime beaucoup la phrase “Xavier, tu ne sauveras pas le monde, tu n’es pas Superman!” Reconnaître cette limite ne signifie pas renoncer à l'action, mais sortir de la posture du héros solitaire. Quand je réalise que je ne suis pas seul à pouvoir agir, qu’il y a d’autres humains, mais aussi des non-humains, et que le vivant est déjà en résistance, le sentiment d’impuissance diminue», explique-t-il. 

En pratique, cela implique de penser l’engagement écologique comme un processus collectif, soutenu par des lieux de partage, d’écoute et de solidarité. Mettre en commun ses émotions, ses inquiétudes et ses élans permet de transformer le désespoir en énergie constructive et durable.

Transformer ses émotions et désencombrer ses désirs

Face à la crise écologique, colère, tristesse et désespoir sont des affects légitimes. Xavier Gravend-Tirole invite à ne pas les fuir, mais à les accueillir comme des ressources potentielles pour l’action. «Ces émotions expriment quelque chose de juste», rappelle-t-il. La colère révèle une soif de justice; la tristesse témoigne d’un attachement profond au vivant. 

Il compare ces émotions à du fumier: nauséabondes, mais fertiles lorsqu’elles sont transformées. «Bien compostées, elles deviennent un engrais pour la vie», ajoute-t-il. Ce travail de transformation passe par la reconnaissance, la verbalisation et le partage, dans des contextes individuels ou collectifs. Il permet de relier les émotions aux valeurs, aux compétences et aux projets concrets afin que la souffrance écologique ne mène pas à l’inaction, mais à un engagement adapté et durable. L’émotion se fait motrice, comme son étymologie l’indique. 

Cette démarche s’accompagne d’un désencombrement des désirs. «Ce qui nous étouffe aujourd’hui, ce n’est pas le manque, mais le trop-plein», observe Xavier Gravend-Tirole. La société de consommation entretient l’illusion que le bonheur est dans la possession. Or, à ses yeux, «c’est une fiction de penser que notre soif d’infini peut être comblée par l’accumulation d’objets finis». Se détacher des besoins artificiels libère le bien-être individuel et par le fait même réduit l’empreinte écologique. 

Répondre à notre soif d’infini suppose de se tourner vers des formes d’épanouissement non matérielles: la relation, la contemplation, la création, l’engagement spirituel ou artistique. «Il y a des moments d’éternité avec les personnes qu’on aime, dans la contemplation ou dans certaines pratiques artistiques», note-t-il. C’est dans ces expériences de connexion que le bien-être individuel devient un véritable moteur de transformation sociale et écologique. 

À travers cette approche, Xavier Gravend-Tirole partage sa vision de la transition écologique. Une transition qui ne se limite pas à transformer nos infrastructures, mais qui remet en question notre manière d’habiter le monde. Si la crise écologique est aussi une crise du sens et de la relation, alors prendre soin de soi n’est pas un détour: c’est l’un des chemins les plus directs et puissants vers une écologie durable. 

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