Plus qu’un simple jeu
L’équipe s’est appuyée sur un jeu rythmique conçu initialement par Simone Dalla Bella, collaborateur à l’étude, professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal et codirecteur du BRAMS.
Appelé Rhythm Workers, le jeu a déjà été testé auprès d’autres populations cliniques, telles que les personnes atteintes de la maladie de Parkinson et celles aux prises avec un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Il repose sur une mécanique simple: on écoute de la musique et on tapote un écran du doigt en suivant le rythme. Plus la synchronisation est précise, plus on construit des bâtiments.
Dans cette étude pilote, des enfants de 9 à 12 ans qui bégaient ont essayé le jeu pendant trois semaines (environ 300 minutes en moyenne). Comparativement à un groupe témoin jouant à un autre jeu non rythmique, chez les enfants qui s’amusaient plus longtemps avec le jeu rythmique, les chercheurs ont noté une diminution des erreurs dans des tâches oromotrices et une baisse des disfluences dans la parole spontanée et lue. L’équipe a également relevé une amélioration du contrôle attentionnel par rapport au groupe témoin.
Plus intéressant encore, les enfants qui amélioraient de façon marquée leurs capacités rythmiques étaient aussi ceux dont le bégaiement diminuait le plus.
Pourquoi le rythme?
Entraîner le cerveau à mieux gérer le rythme, sans même parler, pourrait ainsi améliorer indirectement la parole. Pourquoi? Parce qu’on facilite la plasticité cérébrale des régions du cerveau vouées au rythme, mais puisqu’il s’agit d’un système neuronal central, d’autres canaux moteurs en tirent aussi profit, explique Simone Falk.
«Quand on se synchronise sur un battement, on active un vaste réseau cérébral qui mobilise notamment les ganglions de la base, le thalamus, le cortex moteur et le cervelet, ajoute la chercheuse. Et ce réseau-là est très actif dans le contrôle fin de l’articulation, surtout le timing – savoir quand je suis capable de prononcer ma prochaine syllabe – et les synchronisations auditive et motrice.»
Or, chez les personnes qui bégaient, ce réseau montre souvent des altérations: des difficultés à prédire le bon moment pour lancer un geste articulatoire, une instabilité qui se traduit par des blocages, des répétitions ou des allongements.
«Le bégaiement est à la base un déficit moteur de la parole qui est spécifiquement lié aux difficultés de synchroniser ce que nous articulons avec ce que nous nous attendons à entendre quand nous parlons. Et c’est pourquoi entraîner la synchronisation sur le plan non verbal, par le rythme musical, pourrait aider», résume la professeure.
Un outil complémentaire
Si les résultats sont prometteurs pour une intervention ludique et facile à réaliser à domicile, Simone Falk reste toutefois prudente. D’abord, l’échantillon de cette étude de faisabilité est petit (21 jeunes). La mise sur pied d’un essai contrôlé randomisé à plus grande échelle, idéalement à travers le Canada, est actuellement envisagée.
Ensuite, elle insiste sur l’importance de considérer le bégaiement dans son ensemble. L’objectif n’est pas de remplacer l’orthophonie, mais plutôt de compléter les thérapies existantes par un entraînement rythmique non verbal.
«Le bégaiement n’est pas qu’une difficulté motrice, rappelle-t-elle. Il touche aussi la confiance en soi, la participation sociale et le bien-être émotionnel – particulièrement à l’adolescence. Toute prise en charge efficace doit donc être globale, en combinant un travail sur la fluidité et l’acceptation, un soutien psychosocial et un environnement bienveillant.»
Il n’en demeure pas moins qu’il est encourageant d’imaginer que le chemin vers une parole plus fluide pourrait commencer par un tapotement du doigt sur une musique entraînante.