Quand l'éthique accompagne les décisions de fin de vie

En 5 secondes Marie-Ève Bouthillier se penche sur le rôle méconnu des éthiciens cliniques auprès des professionnels de la santé et des familles de ceux et celles qui demandent l'aide médicale à mourir.
Lorsqu'il analyse une demande d'aide médicale à mourir, l'éthicien clinique doit, entre autres, discerner les causes profondes de la souffrance et déterminer si elle est réellement intolérable, et s'assurer que le consentement de la personne est libre et éclairé.

Une femme en phase terminale d'un cancer demande l'aide médicale à mourir, mais l'équipe soignante hésite: la patiente semble déprimée, mais cette dépression justifie-t-elle ou disqualifie-t-elle sa demande? Un éthicien clinique intervient alors pour poser les questions difficiles: a-t-on passé en revue toutes les sources de sa souffrance? Son consentement est-il libre ou influencé par un sentiment de fardeau pour ses proches?

Marie-Ève Bouthillier, professeure à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche du CHUM, vient d’analyser ce rôle méconnu dans une étude menée au Québec et en Suisse. Ancienne responsable du Centre d'éthique du Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval, où elle a traité des milliers de demandes d'aide médicale à mourir pendant près d'une décennie, elle connaît intimement les dilemmes éthiques liés à cet acte médical.

 

Retourner toutes les pierres 

Entre 2019 et 2023, la chercheuse et son équipe ont constitué quatre groupes de discussion de 21 participants – 10 éthiciens cliniques et 11 professionnels de la santé – au Québec et en Suisse romande. Leur objectif était de comprendre comment les éthiciens accompagnent les équipes médicales et les familles dans la prise de décisions relatives à l'aide médicale à mourir sur ces deux territoires où elle est encadrée différemment.

L'analyse a révélé huit rôles distincts que peuvent jouer les éthiciens, dont le plus important consiste à s'assurer qu'aucune dimension éthique n'est négligée.

«Un de nos rôles principaux, c'est de retourner toutes les pierres, de poser les questions que les gens n'osent pas se poser», explique un éthicien québécois interrogé dans l'étude. Cette fonction s'avère essentielle pour aborder trois volets du travail de l'éthicien: discerner les causes profondes de la souffrance et déterminer si elle est réellement intolérable, s'assurer que le consentement est libre et éclairé et apaiser les tensions entre les représentants des soins palliatifs et ceux de l’aide médicale à mourir.

Le deuxième rôle majeur concerne le soutien moral aux professionnels de la santé eux-mêmes. «C'est une composante très chargée émotivement, car on ne nous appelle pas quand ça va bien, mais plutôt lorsqu'il est question de vie ou de mort, souligne Marie-Ève Bouthillier. Les éthiciens offrent aux cliniciens un espace pour exprimer leurs malaises, leurs conflits de valeurs et préserver leur intégrité morale face à des demandes qui peuvent les bouleverser.»

Parmi les autres rôles figurent l'organisation de débreffages après les interventions, la création de formations, l'élaboration de politiques institutionnelles et la gestion des conflits entre membres d'équipes ou au sein des familles. Un rôle unique a émergé au Québec et dans le reste du Canada, soit celui de coordonnateur des demandes d'aide médicale à mourir, qui supervise la continuité des soins et qui peut reconnaître de manière proactive les enjeux éthiques.

Des modèles de participation contrastés

La comparaison entre le Québec et la Suisse a mis au jour des approches diamétralement opposées.

Au Québec, l'aide médicale à mourir est offerte dans tous les établissements de santé, dont les hôpitaux et les maisons de soins palliatifs. La participation d'un éthicien se fait sur demande via les comités, services ou unités d’éthique des établissements. Les éthiciens peuvent aussi être présents dans les groupes interdisciplinaires de soutien. Sur les 24 groupes étudiés, notamment dans les travaux de Catherine Perron, seulement 13 comptaient des éthiciens cliniques, malgré la nature des questions discutées.

En Suisse, l’assistance au suicide est permise sur le plan légal dans la mesure où elle n’est pas motivée par un mobile égoïste, conformément à l’article 115 du Code pénal. Au Centre hospitalier universitaire vaudois, à Lausanne, les éthiciens cliniques sont membres du comité qui examine obligatoirement toutes les demandes de suicide assisté pour déterminer s'il existe des raisons éthiques de procéder à l'hôpital.

Quel modèle favorise le mieux une contribution éthique authentique plutôt qu'administrative?

«Les éthiciens québécois s'entendaient pour dire que leur participation devrait rester facultative, basée sur les besoins exprimés, mentionne Marie-Ève Bouthillier. Ils craignaient que la participation systématique transforme la consultation éthique en simple formalité procédurale.» 

À l'inverse, en Suisse, les participants percevaient positivement l'exigence, y voyant un soutien institutionnel rassurant pour les médecins.

 

Des ressources insuffisantes 

Par ailleurs, l'étude a mis en lumière trois obstacles majeurs à la présence accrue des éthiciens cliniques parmi le personnel soignant.

Le premier concerne l'accès limité aux ressources en éthique clinique. «Nous avons 2 éthiciens pour 22 000 employés», a déploré un participant québécois. Cette réalité est d'autant plus préoccupante que 7,9 % des décès enregistrés au Québec en 2024 sont survenus dans un contexte d'aide médicale à mourir, ce qui représente 6058 personnes – le taux le plus élevé au monde.

Le deuxième obstacle a trait au risque d'instrumentalisation, où les éthiciens serviraient simplement à légitimer des décisions déjà prises, un phénomène que les participants québécois dénoncent comme du rubber stamping.

Enfin, des préoccupations émergent quant aux limites de l'expertise des éthiciens et au danger qu'ils soient perçus comme des promoteurs de l'aide médicale à mourir, ce qui compromettrait leur neutralité.

Pour Marie-Ève Bouthillier, les défis éthiques de l’aide médicale à mourir sont intrinsèques à cet acte médical. C’est notamment le cas pour les médecins qui doivent évaluer le caractère intolérable de la souffrance, qui est un critère hautement subjectif. De plus, les lignes directrices cliniques tendent à privilégier les aspects physiques et fonctionnels, négligeant souvent l'évaluation de la détresse psychosociale des personnes qui demandent l’aide médicale à mourir.

 

Former et implanter

Devant ces défis, des solutions se dessinent, selon la professeure. Depuis la pandémie, le Regroupement en éthique clinique et organisationnelle a été créé au Québec, une communauté de pratique avec des rencontres hebdomadaires pour discuter des cas communs.

Avec le professeur Antoine Payot (directeur des programmes d’éthique clinique à la Faculté de médecine de l’UdeM et néonatologiste au CHU Sainte-Justine), Marie-Ève Bouthillier a constitué un fonds philanthropique pour offrir des bourses de recherche en éthique clinique qui permettent à des candidats d'apprendre le métier sur le terrain pendant un an pour ensuite être embauchés par les établissements.

«Le travail en éthique clinique ne pellette pas des nuages, on règle de vrais problèmes, conclut Marie-Ève Bouthillier. Il faut toutefois améliorer la formation, favoriser l’embauche par les établissements d'éthiciens qualifiés et élargir l'offre en région pour que cette expertise puisse soutenir adéquatement les professionnels et les patients confrontés à ces décisions parmi les plus complexes de la médecine.»

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