«Plus je vieillis, plus je m’active»

En 5 secondes Le scientifique des écosystèmes Oliver Sonnentag, professeur à l’UdeM, parcourt le monde pour mieux surveiller les effets des changements climatiques et aider les communautés à s’y adapter.
Des partenaires locaux de la communauté Iban suivent une formation initiale à l'utilisation des drones dans la forêt marécageuse de tourbe de Mendaram, dans l'ouest du Brunei en novembre 2025.

Où Oliver Sonnentag se voit-il dans cinq ans?

«C’est une très bonne question», répond ce scientifique des écosystèmes globetrotteur, professeur au Département de géographie de l’Université de Montréal. Tout juste revenu d’un congé sabbatique à l’Université de technologie de Nanyang, à Singapour – qui lui sert de base pour des projets et collaborations en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Indonésie et à Brunei –, Oliver Sonnentag aime garder un emploi du temps chargé.

«Plus je vieillis, plus je m’active», dit-il.

Né et élevé en Allemagne, formé dans ce pays ainsi qu’en Angleterre et en Autriche avant d’obtenir son doctorat à l’Université de Toronto, puis d’effectuer des stages postdoctoraux à l’Université de Californie à Berkeley et à l’Université Harvard, Oliver Sonnentag a été recruté par l’UdeM en 2011 et a occupé la Chaire de recherche du Canada en biogéosciences atmosphériques de 2014 à 2024. Bien qu’il voyage fréquemment dans les pays du Sud, ce chercheur de 51 ans se spécialise dans les différents écosystèmes du Nord canadien.

Son expertise se situe de part et d’autre de la limite forestière: en dessous, le biome boréal avec ses forêts, ses milieux humides et ses tourbières ainsi que ses lacs; au-dessus, le biome arctique avec sa toundra, ses milieux humides et ses lacs. Par l’observation et la modélisation, Oliver Sonnentag étudie comment ce qui se passe dans ces régions éloignées non seulement est influencé par les changements climatiques et les pressions croissantes exercées par les activités humaines sur l’environnement, mais également y contribue.

Fervent défenseur de la recherche menée avec les communautés, il collabore avec des partenaires autochtones dans les Territoires du Nord-Ouest afin de surveiller, par exemple, les conséquences du dégel du pergélisol sur les échanges de puissants gaz à effet de serre comme le méthane – une situation qui, si elle n’est pas contrôlée, pourrait transformer ces terres qui sont un puits de carbone, absorbant plus de dioxyde de carbone de l’atmosphère qu’elles en émettent, en source d’émissions de carbone.

Une attention particulière portée au Nord

Cet intérêt pour le Nord s’est développé tôt dans l’aventure canadienne du chercheur.

«Je suis un scientifique des sciences physiques et, en arrivant d’Allemagne au début des années 2000, je voyais la nature canadienne comme un paysage vide, un territoire intact où personne ne vivait, se souvient-il. J’y suis allé avec mes subventions fédérales, avec toutes ces questions à poser et toutes ces mesures à prendre. Mais j’ai rapidement compris que non: chaque mètre carré appartenait à quelqu’un, et je me suis intéressé de plus en plus aux gens.»

À l’UdeM, le Nord est devenu la nouvelle frontière de sa carrière.

«Les régions nordiques se réchauffent jusqu’à quatre fois plus vite que le reste de la planète, et le leadership ainsi que la gestion du territoire par les peuples autochtones sont essentiels aux recherches que nous entreprenons pour comprendre ce phénomène, explique-t-il. La science occidentale est formidable, mais elle doit être guidée par les savoirs traditionnels parce que ce sont les gens qui vivent là qui connaissent le mieux leur territoire. Et la première chose qu’un étranger doit comprendre, c’est comment vivre sur cette terre.»

Les débuts ont été difficiles.

«Je suis né et j’ai grandi en Europe centrale, j’avais travaillé dans le confort d’un bureau dans des organisations prestigieuses et soudain il faisait -20 °C et je me retrouvais au milieu de nulle part, dans la toundra, raconte-t-il en évoquant ces premières années. Comment s’habiller? Comment se déplacer? Comment camper? Comment s’orienter? Sans le soutien des Autochtones, je savais que je ne survivrais pas. Alors j’ai appris et appris encore.»

Plus de 50 missions dans le Nord

Au total, au cours des 14 dernières années, Oliver Sonnentag s’est rendu plus de 50 fois dans le Nord, parfois seul, mais le plus souvent accompagné d’étudiantes et étudiants des cycles supérieurs, de stagiaires postdoctoraux et d’autres chercheurs. Ensemble, ils ont:

  • mesuré les dynamiques du carbone et de l’eau dans les écosystèmes arctiques et boréaux;
  • utilisé des chambres de mesure et des techniques micrométéorologiques comme la covariance des tourbillons pour étudier l’absorption et les émissions de méthane et de dioxyde de carbone;
  • eu recours à l’observation de la Terre et à l’intelligence artificielle pour cartographier les changements de composition et de structure dans les forêts, les tourbières et la toundra;
  • et, en collaboration avec des chercheurs et chercheuses de Mila – l’Institut québécois d’intelligence artificielle, affilié à l’UdeM – et d’IVADO – l’institut de recherche et de transfert en intelligence artificielle –, modélisé les écosystèmes arctiques et boréaux à l’aide de divers modèles numériques et, plus récemment, de modèles fondés sur les données.

À chaque étape, les scientifiques ont tenu compte des populations locales.

«Autrefois, l’homme blanc arrivait avec de l’argent et des bulldozeurs, labourant la terre pour exploiter des hydrocarbures, indique Oliver Sonnentag. Aujourd’hui, ce sont des scientifiques du monde entier qui, au lieu d’extraire des ressources naturelles, extraient des données. Au bénéfice de qui? Du leur, à moins qu’ils partagent ces connaissances avec les communautés d’où elles proviennent. Dites aux gens à quelle vitesse la neige fondra et ils pourront s’y préparer.»

En parallèle, Oliver Sonnentag travaille avec l’illustrateur berlinois Dominik Heilig et des partenaires de la Première Nation Liidlii Kue, à Fort Simpson, sur Fire on the Land, un roman graphique journalistique qui relate une partie des travaux réalisés par son équipe dans les Territoires du Nord-Ouest. L’œuvre doit être dévoilée en mai, au festival Comic Invasion. Elle met en scène un incendie dévastateur survenu à l’automne 2022 qui a détruit la station de recherche Scotty Creek, la première installation scientifique dirigée par des Autochtones au Canada; elle a depuis été reconstruite.

Survenu peu avant l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale, cet incendie a mis en évidence les défis auxquels fait face le nord du Canada, vaste territoire dominé par des écosystèmes vulnérables de forêts boréales, de tourbières et de lacs.

Pour mieux comprendre comment les pressions naturelles et humaines croissantes affectent les tourbières au Québec, Oliver Sonnentag et des collègues de l’Université McGill, de l’Université du Québec à Montréal, de l’Université du Québec à Trois-Rivières et de l’Université Laval ont entrepris de mettre sur pied un réseau provincial d’observation des flux de carbone appelé CARBONIQUE. Soutenu par des logiciels d’intelligence artificielle financés par IVADO et mis au point à Mila, ce réseau vise à utiliser la science et la technologie pour mieux surveiller et comprendre ce que l’avenir climatique réserve aux écosystèmes du Québec – et, ultimement, à ceux du Canada et à la société dans son ensemble.

«Les écosystèmes canadiens – de la toundra arctique aux tourbières nordiques et aux forêts boréales en passant par les milieux humides des Prairies, les marais côtiers, les terres agricoles et les environnements urbains – jouent un rôle central dans la régulation du climat, mentionne Oliver Sonnentag. En nous appuyant sur l’héritage du projet de recherche Fluxnet-Canada, mené de 2001 à 2014, ainsi que sur CARBONIQUE, nous travaillons maintenant à la mise en place d’un système national coordonné de nouvelle génération appelé CanFlux pour suivre les échanges entre les écosystèmes et l’atmosphère dans un contexte de changements climatiques rapides.»

Des aventures scientifiques à l’étranger pendant son congé sabbatique

Le Nord n’est pas la seule préoccupation d’Oliver Sonnentag. En 2018, lors de son premier congé sabbatique, il a travaillé en Haïti et dans le sud de l’Inde. Durant sa seconde sabbatique, cette année et l’an dernier, il a fait un séjour à Singapour qui lui a permis d’entreprendre plusieurs missions dans des régions éloignées d’Océanie et d’Asie du Sud-Est: quatre fois au sultanat de Brunei, dans le nord-est de Bornéo, où il a travaillé avec des représentants du peuple Iban et des collègues de l’Université de technologie de Nanyang et de l’Institut Max-Planck de biogéochimie d'Allemagne; et deux fois en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où il a collaboré avec des scientifiques de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, ainsi qu’avec des membres d’un clan du peuple Melpa.

Loin des réseaux et des infrastructures modernes, il s’est retrouvé les pieds dans les marécages des jungles tropicales. À Brunei, dans l’une des rares forêts marécageuses de tourbières encore intactes de la région, il a installé des instruments sur une tour de flux de 65 m pour étudier l’évolution des dynamiques du carbone et de l’eau. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, il a trouvé une source d’inspiration dans le travail de la piscicultrice locale Betty Higgins, entrepreneuse autodidacte et environnementaliste qu’il considère comme «un exemple parfait de ce qu’on peut accomplir avec une détermination exceptionnelle».

«Comme scientifique des sciences physiques, je suis de plus en plus fasciné par l’intégration de la science occidentale fondée sur les instruments et des savoirs locaux ancrés dans les territoires, dit Oliver Sonnentag. Peu importe l’endroit ou les partenaires – communautés des Premières Nations et Inuits au Canada ou peuples Iban et Melpa en Asie du Sud-Est et en Océanie –, mes recherches dans des conditions environnementales extrêmes ne mèneraient nulle part sans ces connaissances locales que même les instruments les plus sophistiqués ne permettent pas d’acquérir.»

À travers tous ses voyages, il se dit stimulé par la diversité et l’urgence de son travail.

«Que ce soit au Canada ou ailleurs, j’aime l’élément de surprise et j’aime les extrêmes», confie-t-il. De retour au campus MIL de l’UdeM, il a repris l’enseignement auprès des étudiantes et étudiants en géographie et d’autres disciplines. «De l’Arctique, avec tous ses défis, aux tropiques, où votre sécurité ne peut jamais être totalement garantie – et encore moins assurée –, je me dis “Je peux le faire”. Avec de bons contacts locaux, on n’est jamais vraiment seul», ajoute-t-il.

Très actif dans ses temps libres – course à pied, ski de fond, randonnée (récemment dans l’Himalaya oriental, au Bhoutan) –, Oliver Sonnentag ne se repose pas beaucoup.

«Je suis peut-être parfois un peu hyperactif, à parcourir le monde entier, mais c’est bien plus qu’un travail: c’est une passion, conclut-il. D’après mon expérience, la soif de connaissance ne s’étanche jamais. La mienne, en tout cas, certainement pas.»

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