Les enquêtes criminelles à l’écran: réalistes ou fantaisistes?

En 5 secondes Des spécialistes de l’UdeM comparent les représentations médiatiques de l’investigation criminelle avec les enjeux réels de la profession.
Selon Rémi Boivin, une enquête criminelle progresse différemment de ce que la télévision donne à voir.

Résoudre un meurtre en une heure avec une suite logique d’indices menant à une conclusion claire et satisfaisante: voilà ce à quoi s’attend le public d’une enquête criminelle.  

Les séries policières façonnent cette idée d’une enquête efficace, maîtrisée et, surtout, rapide. Mais qu’en est-il réellement? 

C’est précisément ce contraste entre la fiction et la réalité qui sera à l’honneur durant la conférence «L’enquête criminelle à l’écran et sur le terrain: The Detectives (série télévisée), projection et discussion», proposée le 18 mars à l’occasion de la Semaine québécoise de la criminologie. 

Trois membres de l’École de criminologie de l’Université de Montréal y prendront part: Rémi Boivin, professeur responsable de l’option Criminalistique et information de la maîtrise en criminologie; Maurice Robitaille, chargé de cours et sergent-détective au Service de police de la Ville de Montréal; et Jean Proulx, professeur et psychologue judiciaire à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel de Montréal. 

La discussion sera animée par Tamsin Higgs, psychologue judiciaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal. 

Une temporalité trompeuse 

Lorsque des spécialistes de la psychologie judiciaire, de la criminalistique et de l’enquête criminelle se questionnent sur la justesse des représentations télévisées de l’investigation criminelle, le constat est unanime: les séries jouent fortement avec le temps. 

Contrairement à ce que la télévision donne à voir, une enquête criminelle progresse par détours, retours en arrière et impasses successives, indique Rémi Boivin. 

«Des pistes jugées prometteuses finissent par ne mener nulle part, des analyses prennent des mois avant de livrer des résultats qui s'avèrent décevants et certaines affaires demeurent non résolues pendant des décennies», précise le professeur. 

Les affaires criminelles non élucidées incarnent cette réalité dans toute sa complexité: on rouvre les dossiers, on revisite les preuves à la lumière de nouveaux outils sans jamais être assuré qu’une réponse émergera. 

Et cette temporalité a des conséquences directes sur les proches des victimes notamment, poursuit Rémi Boivin. Lorsque les années passent sans réponse, l’enquête continue de peser lourdement sur les familles, qui vivent avec l’incertitude. «Cette dimension humaine, pourtant centrale dans les enquêtes réelles, est largement reléguée à l’arrière-plan des représentations médiatiques», dit-il.  

Le sensationnalisme des outils 

Est-ce l’effet des séries télé? L’ADN occupe une place centrale dans l’imaginaire populaire de l’enquête criminelle, souvent présenté comme une preuve quasi infaillible. Or, la réalité est beaucoup plus nuancée. 

«Dans les années 1990, les enquêtes reposaient principalement sur les témoignages, les groupes sanguins, la balistique ou l’analyse de fibres et de traces matérielles. Aujourd’hui, les avancées technologiques permettent des analyses biologiques plus fines et l’exploitation de multiples traces numériques, mais la présence d’ADN sur une scène de crime ne suffit pas à établir la culpabilité de quelqu’un. Même les techniques les plus récentes, comme la généalogie génétique, élargissent les possibilités sans éliminer l’incertitude», souligne Maurice Robitaille. 

Pour Tamsin Higgs, c’est la figure du psychologue capable de tracer le portrait précis de l’auteur d’un crime avant même son arrestation qui pose problème. Parce que, sur le terrain, cette approche est utilisée avec beaucoup plus de réserve.  

«La psychologie judiciaire intervient surtout après l’identification d’un suspect, notamment pour évaluer le risque de récidive ou orienter les interventions et les décisions judiciaires. Poser un diagnostic ou attribuer des traits de personnalité à un individu jamais évalué soulève d’importants enjeux éthiques et scientifiques, même si ce type de raccourci est fréquent dans les séries et les documentaires», affirme-t-elle.  

Une simplification qui fait tiquer 

Évidemment, reconnaissent les spécialistes, si les séries prennent autant de libertés avec la réalité, ce n’est pas par méconnaissance ou mauvaise foi, mais bien par nécessité narrative. Une enquête fidèle au quotidien des professionnels serait faite de délais, de tâches répétitives, de résultats négatifs et de travail de bureau. Moins spectaculaire, elle risquerait de perdre l’attention du public.  

Rémi Boivin ajoute qu’une enquête criminelle ne se résume pas non plus qu’à l’identification d’un suspect. Il faut ensuite trouver cette personne, établir un dossier suffisamment solide pour mener à une accusation et, éventuellement, à une condamnation. Cette dernière étape, pourtant essentielle, est presque absente de la fiction. Démontrer la culpabilité d'un individu devant les tribunaux exige souvent autant, sinon plus, de rigueur et de travail que l’enquête initiale, estime le professeur. 

«La séquence et l’exécution des techniques présentées sont ainsi fortement romancées et, moi, ça me fait rire», renchérit Maurice Robitaille. 

«Oui, il faut que je bloque mon œil professionnel pour me détendre en regardant ces séries télé parce que, sinon, tout m’énerve», conclut en riant Rémi Boivin. 

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