L’invisible réalité des femmes sous ordonnance de probation au Québec

En 5 secondes Une recherche révèle les défis vécus par les femmes sous ordonnance de probation au Québec et montre comment les intervenants adaptent leurs pratiques face à leur grande précarité.
La surveillance communautaire demeure peu étudiée, surtout lorsqu’il est question des femmes.

Dans l’imaginaire collectif, la justice pénale se joue surtout derrière les murs des prisons. Pourtant, au Québec, une grande partie des peines se vivent dans la collectivité. C’est particulièrement vrai pour les femmes judiciarisées, qui sont le plus souvent soumises à une ordonnance de probation ou qui reçoivent une peine d’emprisonnement avec sursis. Malgré cette réalité, la surveillance communautaire demeure peu étudiée, surtout lorsqu’il est question des femmes. 

«Les femmes représentent une petite partie de la clientèle correctionnelle, signale Chloé Leclerc, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Et la probation est la peine la plus fréquente, mais on l'étudie assez peu.» La chercheuse parle d’un «double angle mort»: celui des femmes dans le système correctionnel et celui de la probation elle-même. 

Pour mieux comprendre les pratiques d’intervention auprès des femmes judiciarisées, son équipe a mené des travaux articulés autour de deux volets. Le premier consistait en une série de groupes de discussion réunissant 25 professionnels des services correctionnels afin de confronter les principes théoriques de l’approche sensible au genre à la réalité du terrain. 

Le second visait à connaître plus largement les effets du suivi correctionnel sur la précarité des femmes. Les membres de l’équipe de recherche ont notamment observé plus de 80 rencontres de probation afin de saisir la dynamique réelle entre les intervenants et les femmes suivies. 

Au total, 54 membres du personnel correctionnel (agents de probation, intervenants communautaires et gestionnaires) ainsi que 30 femmes judiciarisées ont été rencontrés dans 15 agences de surveillance réparties dans différentes régions du Québec. 

Un outil d’évaluation qui passe à côté de certaines réalités

L’évaluation du risque et des besoins constitue une étape centrale de la surveillance communautaire. Au Québec, cette évaluation est réalisée à l’aide d’un outil appelé RBAC-PCQ, qui sert notamment à déterminer les facteurs criminogènes à travailler dans le plan d’intervention correctionnel. 

Si peu d’intervenants remettent en question l’outil lui-même, plusieurs estiment qu’il ne permet pas de bien saisir certaines réalités fréquentes chez les femmes. Une agente de probation témoigne de ce décalage: «On se retrouve avec une femme qui ne cote pas dans l’emploi, qui ne cote à rien au niveau criminogène, selon l’outil, mais qui peut […] flamber tout son argent dans la consommation, qui peut avoir des problèmes financiers importants… Ça cote nulle part.» 

Dans certains cas, les intervenants observent que les infractions commises sont liées à des stratégies de survie dans un contexte de grande précarité. 

Ce manque de reconnaissance des besoins spécifiques peut avoir des conséquences importantes. Des femmes en grande détresse psychologique n’ont parfois qu’un encadrement minimaliste où l’on se limite essentiellement à vérifier le respect des conditions de la probation. Selon Chloé Leclerc, cette logique peut se heurter aux réalités vécues par certaines femmes. «Dans un monde idéal, avec les femmes, on devrait accorder beaucoup moins d’importance à l’évaluation du risque. Les facteurs criminogènes ne sont souvent pas la priorité. Il y a une logique dans la pyramide des besoins de Maslow: si la personne ne sait pas où elle va dormir ou ce qu’elle va manger, on ne peut pas travailler autre chose», mentionne-t-elle. 

Une intervention souvent centrée sur l’accompagnement

Dans la pratique, plusieurs intervenants disent adapter leur approche lorsqu’ils travaillent auprès des femmes. Ils cherchent d’abord à stabiliser la situation de la personne avant de travailler les facteurs criminogènes. Ils développent ce qu’ils décrivent comme une «touche personnelle». L’intervention devient alors plus intuitive et moins confrontante. 

Ces adaptations visent notamment à préserver le lien de confiance avec les femmes suivies. Comme le dit une intervenante, certaines femmes ont une perception particulière de la violence: «Les femmes ont tellement l’idée que la violence, c’est quand elles se font sacrer un coup de poing sur la gueule par leur mari qu’elles [pensent] “Ah! je l’ai juste poussé sur le mur là, ça lui [a] même pas fait mal”.» 

Les intervenants soulignent que les situations rencontrées sont souvent complexes et multiproblématiques. «On est là à essayer d’appliquer le plan d’intervention et à développer les besoins ciblés, mais des fois, on n’arrive même pas à faire ça. Elles arrivent au bureau, il est arrivé une catastrophe, elle s’est fait mettre dehors, elle a un black eye, elle est dans la rue… On est beaucoup plus dans la gestion d’urgences, de crises personnelles», raconte une intervenante. 

Mais cette proximité peut toutefois créer un malaise chez certains agents, particulièrement dans les milieux mixtes, où l’on craint parfois de franchir les limites professionnelles. Une intervenante s’interroge: «[Les intervenantes communautaires] sont justement très maternantes avec leurs femmes […] Est-ce qu'on va devoir aussi un peu embarquer là-dedans, mais en même temps [garder] une certaine limite?» 

Selon la recherche, ce malaise s’explique en partie par le fait que les agents sont principalement formés à la criminologie traditionnelle et il y a peu de formation sur les réalités de victimisation vécues par plusieurs femmes judiciarisées. 

Des obstacles bien concrets au suivi

Les travaux de l’équipe de recherche mettent également en lumière plusieurs obstacles logistiques qui compliquent le suivi des femmes sous ordonnance de probation. 

La maternité constitue l’une des préoccupations les plus fréquemment mentionnées. Dans plusieurs cas, les femmes se présentent aux rencontres accompagnées de leurs enfants, faute de service de garde. Or, les bureaux de probation ne sont pas adaptés à cette réalité. Cette situation place parfois les mères devant un dilemme: manquer leur rendez-vous, au risque d’un bris des conditions de probation et d’une nouvelle accusation, ou amener leur enfant dans un environnement intimidant où l’on discute souvent de sujets délicats ou traumatisants. 

La précarité résidentielle représente un autre obstacle majeur. Sans logement stable, il devient très complexe pour certaines femmes d’être jointes par leur agente ou agent de probation et les suivis réguliers deviennent difficiles à maintenir. Et dans les régions éloignées, ces difficultés peuvent être accentuées par le manque de ressources spécialisées.  

Repenser l’intervention auprès des femmes judiciarisées

Au terme de ces recherches, Chloé Leclerc plaide pour une réflexion plus large sur les approches d’intervention utilisées auprès des femmes judiciarisées. 

Le système correctionnel repose largement sur une logique de responsabilisation individuelle. «On veut que la personne reconnaisse que c'est de sa faute», dit-elle. Or, cette approche ne permet pas toujours de tenir compte des trajectoires de vie bien souvent marquées par la violence, la précarité et l’abandon. «On reconnaît la victimisation de la femme, puis on reconnaît qu'elle a pris de mauvaises décisions», rappelle la professeure. 

Afin de désigner des pistes d’amélioration, son équipe a utilisé une méthode de cartographie conceptuelle qui a permis de recueillir plus de 250 propositions de changement auprès des acteurs du terrain. Ces propositions ont ensuite été regroupées en 53 recommandations qui ont été évaluées par les participants. Certaines de ces mesures seraient relativement simples à mettre en œuvre, comme offrir davantage de formation aux agents sur les approches sensibles au genre ou favoriser une intervention moins confrontante. 

Chloé Leclerc souligne également le rôle essentiel des organismes communautaires dans l’accompagnement des femmes judiciarisées. «Le milieu communautaire est vraiment capable de répondre aux besoins des femmes, plus que le milieu correctionnel», affirme la chercheuse. Un rôle dont il faut prendre conscience, selon elle, à l’heure où les organismes qui accompagnent ces femmes font face à d’importantes compressions budgétaires. 

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