Sur TikTok, le trouble de la personnalité limite se raconte en commentaires

En 5 secondes En analysant 25 000 commentaires sous des vidéos TikTok sur le trouble de la personnalité limite, des chercheurs québécois veulent mieux comprendre et mieux accompagner les personnes qui en souffrent.
Sur TikTok, le trouble de la personnalité limite oscille entre confusion et déconstruction: entre autodiagnostics nourris par des symptômes mal compris et témoignages qui brisent la stigmatisation, la plateforme devient à la fois source d’ambiguïté… et d’espoir.

Marie-Ève* ne sait plus quoi penser. Après des années à chercher des réponses à ses crises émotionnelles intenses, elle a tapé le mot-clic #borderline dans la barre de recherche de TikTok. En visionnant quelques vidéos, elle s’est reconnue dans les dizaines de témoignages qui les accompagnaient. Mais est-elle vraiment atteinte d’un trouble de la personnalité limite (TPL)? Ou s'agit-il d'un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), d'un trouble bipolaire ou encore d'un trouble du spectre de l'autisme? 

Familier à de nombreux internautes, ce type de trajectoire est au cœur d'une étude publiée récemment dans le Canadian Journal of Psychiatry par les Drs Camille Thériault et Alexandre Hudon et leurs collègues de l'Université de Montréal et de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal. 

Ensemble, ils ont analysé des milliers de commentaires publiés sous des vidéos TikTok consacrées au trouble de la personnalité limite pour brosser un tableau de la façon dont ce trouble est vécu, compris – et parfois mal compris – dans l'espace numérique. 

Un trouble complexe, souvent méconnu 

Le TPL se caractérise par une instabilité marquée des émotions, de l'image de soi et des relations interpersonnelles; les individus qui en sont atteints vivent des émotions d'une intensité extrême, difficiles à maîtriser, qui peuvent mener à des comportements impulsifs, des pensées suicidaires ou un sentiment chronique de vide intérieur. 

On estime que le trouble touche de 0,5 à 2,7 % de la population générale, mais jusqu'à 10 % des personnes suivies en psychiatrie ambulatoire. 

«C'est un trouble développemental qui s'installe au fil des années, explique le psychiatre Alexandre Hudon. C'est une façon mésadaptée de répondre à la vie et aux interactions. Il y a une composante biopsychosociale: le trouble peut être héréditaire, mais aussi lié à l'environnement, qu'on pense à des traumatismes d'enfance, une famille instable, une insécurité avec les figures d'attachement.» 

La psychothérapie, notamment la thérapie comportementale dialectique, permet une amélioration de l’état de santé chez 9 patients sur 10, sur un horizon de 10 ans. Toutefois, le TPL reste fortement stigmatisé dans la population comme dans les milieux médicaux, ce qui retarde l'accès aux soins. 

TikTok comme miroir identitaire

Pour mieux comprendre comment le TPL est perçu en dehors des cabinets de médecins, l'équipe de recherche a exploité les données d'une étude antérieure portant sur 1000 vidéos TikTok liées à la santé mentale. Parmi celles-ci, 141 traitaient explicitement du TPL et avaient suscité collectivement 25 197 commentaires. À partir de l'analyse thématique d'un échantillon représentatif de ces échanges, les chercheurs ont dégagé huit grands thèmes. 

La confusion diagnostique est le thème qui est revenu le plus souvent: des centaines de commentaires reflètent la difficulté à distinguer le TPL du trouble bipolaire, du TDAH ou du trouble du spectre de l'autisme, tous caractérisés par une certaine instabilité émotionnelle.  

«Dans les livres de médecine, ces troubles se recoupent, reconnaît le Dr Hudon. Si pour les professionnels, ça peut être complexe à démêler, imaginez pour quelqu'un qui s'informe sur TikTok.» 

Selon lui, cette confusion alimente un phénomène d'autodiagnostic. «Des internautes décrivent des symptômes qu'ils ont associés eux-mêmes à un trouble, parfois en adaptant leur médication sans consultation médicale, déplore le professeur du Département de psychiatrie et d’addictologie de l’UdeM. Si cette quête de compréhension est légitime, elle comporte des risques réels, dont le report de soins appropriés.» 

Stigmatisation et peur de l'étiquette

Un deuxième thème central est celui de la stigmatisation. Les commentaires analysés témoignent d'une crainte très répandue d'être réduit à un diagnostic perçu comme un «fardeau».  

Certains internautes hésitent à consulter un professionnel précisément parce qu'ils redoutent le moment où l'étiquette «TPL» sera apposée sur leur dossier, cette crainte pouvant aussi contribuer à les maintenir à distance du système de soins. 

En revanche, TikTok apparaît aussi comme un espace de déconstruction de ces stéréotypes. Des personnes vivant avec un TPL prennent la parole pour corriger des représentations simplistes, notamment l'idée que le trouble serait synonyme de dangerosité ou de manipulation, et raconter leur vécu en guise d’antidote à la mésinformation. 

«Les gens qui se dévoilent créent un miroir identitaire chez les autres utilisateurs, observe Alexandre Hudon. Se reconnaître dans un témoignage, trouver une communauté, ça devient une forme de pair-aidance. C'est quelque chose que nous, comme professionnels de la santé mentale, devrions mieux comprendre et potentiellement mieux encadrer.» 

Un appel à occuper l'espace numérique 

Les résultats de l'étude mettent aussi en lumière le rôle protecteur du soutien social.  

En effet, des internautes décrivent comment la patience d'un partenaire, l'écoute d'un proche ou même la simple présence d'une communauté en ligne peut atténuer les crises et favoriser l'engagement thérapeutique. À l'inverse, l'isolement découlant des symptômes est décrit comme un cercle vicieux: l'instabilité émotionnelle nuit aux relations, ce qui renforce la détresse. 

Pour le Dr Hudon, ces données ont une portée pour la pratique clinique et la formation médicale. «Depuis 2022, la Faculté de médecine de l'UdeM s'intéresse au rôle de vulgarisateur des futurs médecins, souligne-t-il. La demande est là et, avec la confusion qui règne sur les médias sociaux en matière de santé mentale, nous avons une responsabilité accrue d'aller là où sont les patients, ce qui inclut TikTok.» 

Son équipe et lui envisagent des suites à ces travaux, entre autres en explorant la manière dont les plateformes numériques pourraient servir à détecter des signaux d'alarme – des propos suicidaires par exemple – et orienter les personnes en crise vers des ressources adaptées.  
 

* Prénom fictif

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