Une bande dessinée pour donner un visage au racisme vécu par les femmes asiatiques

En 5 secondes En faisant parler Mai, une Québécoise de descendance vietnamienne, des chercheuses de l'UdeM signent une bande dessinée qui donne un visage au racisme que vivent les femmes asiatiques ici et ailleurs.
La BD «Héritages» condense le sexisme et le racisme envers les femmes d'origine ou de descendance asiatique, qui les ramènent à une image qu'elles n'ont pas choisie: celle de la femme asiatique soumise, exotique, disponible…

Elle s'appelle Mai. Elle a grandi à Montréal, dans une famille dont les racines plongent dans le Vietnam d'après-guerre: sa mère et sa grand-mère sont arrivées au Canada en 1980, portées par une vague de réfugiés qui avaient fui le pays lors de prise de Saigon, en 1975, par l’armée du Vietnam du Nord, sous régime communiste.  

Des décennies plus tard, Mai continue de supporter, au quotidien, des regards, des commentaires et des gestes qui la ramènent à une image qu'elle n'a jamais choisie: celle de la femme asiatique soumise, exotique, disponible… 

Mai est un personnage de fiction. Mais les expériences qu'elle traverse, transposées en bande dessinée, sont tirées de témoignages recueillis durant 18 ans au Québec et en France par Sophie Hamisultane, professeure à l'École de travail social de l'Université de Montréal – des récits de femmes asiatiques, mais aussi des fragments de sa propre vie. L'ouvrage a vu le jour grâce à un financement du Centre de recherche interdisciplinaire sur la justice intersectionnelle, la décolonisation et l'équité. 

Héritages est le titre de la BD qu’elle cosigne avec Sandra Desmazières – auteure franco-vietnamienne lauréate du César du court métrage d'animation en 2026 –, en collaboration avec la professeure Roxane Caron et la doctorante Julie Quynh Nhi Tran, également de l’École de travail social de l’UdeM. 

Un racisme ancré dans l'histoire coloniale

Le racisme que vivent les femmes asiatiques ne date pas d'hier. Pour les femmes d’origine ou de descendance vietnamienne, il puise ses racines dans la colonisation française, puis dans la présence militaire américaine et s'est transmis jusque dans les représentations contemporaines de la femme asiatique.  

«Il y a ce fantasme autour de la femme asiatique tant ici, au Québec, qu'en France et dans les pays occidentaux», indique d’entrée de jeu Sophie Hamisultane. 

De fait, dans les textes coloniaux français, la femme asiatique est dépeinte comme «ingénue, enfantine et soumise», une image qui a nourri des décennies d'objectification.  

Le terme vietnamien con gái, qui signifie «petite fille», illustre à lui seul le poids de cet héritage. «Ce terme porte une grande charge coloniale, précise Julie Quynh Nhi Tran. Les femmes ont été vues par les colons français, puis par les soldats américains, comme ayant des corps de petites Asiatiques.»  

Sophie Hamisultane ajoute que le mot est devenu, dans les terminologies française et américaine, une expression associée à la prostitution – une étiquette que des femmes continuent de porter sans l'avoir sollicitée. 

Ce stigmate ne relève pas du passé. Des femmes asiatiques rapportent encore aujourd'hui se faire toucher sans consentement dans la rue ou dans les transports en commun – et une jeune femme marchant avec son père adoptif peut être perçue comme une travailleuse du sexe et son père comme un client.  

La pandémie de COVID-19 a, par ailleurs, amplifié un phénomène déjà bien attesté: depuis 2020, Statistique Canada a enregistré une hausse marquée des crimes haineux antiasiatiques au Canada, les femmes étant particulièrement vulnérables à ces violences. Aux États-Unis, la tuerie d'Atlanta, en 2021, où six femmes asiatiques ont été assassinées, a de façon brutale mis en lumière cette réalité. 

La fiction pour mieux faire ressentir

C'est pour dépasser les limites du discours scientifique que l'équipe a choisi le véhicule de la bande dessinée. «La BD permet de ressentir ce qu'ont vécu ces femmes à travers le personnage principal, souligne Roxane Caron. Elle nous emmène dans le ressenti, ce qui est plus difficile à faire dans un projet de recherche.» En effet, un article scientifique peut quantifier et analyser, mais il ne fait pas vivre le poids d'un regard ou la honte d'un mot entendu dans l'autobus. 

Héritages suit Mai sur trois générations, une structure narrative pour mieux comprendre comment les évènements de racisme se logent – et se transmettent – dans une lignée. «Les discussions s'actualisent, explique Sophie Hamisultane. Sa grand-mère a vécu une expérience de racisme et les liens se tissent avec sa petite-fille, qui vit des situations à la fois semblables et différentes.» 

Selon elle, ce type d’expérience est rarement discuté ouvertement dans la communauté vietnamienne. «Les descendantes n'ont pas toujours accès à l'histoire complète de leurs aînées et la BD cherche à combler ces silences, à nommer ce qui ne se nomme pas», poursuit-elle. 

Un racisme qui est tu

Une des particularités du racisme antiasiatique tient à la façon dont il a longtemps été masqué par l'image du «réfugié modèle». Après la guerre du Vietnam, l'arrivée des rescapés de la mer (boat people) au Québec s'est accompagnée d'une attente tacite: celle de la reconnaissance silencieuse, du travail sans revendication. «Cette idée qu'on attend d'eux à la fois de la performance et de la reconnaissance a empêché de nommer le racisme», observe Roxane Caron. 

Julie Quynh Nhi Tran relève une autre dimension de ce racisme: celle de l'infantilisation. Dans ses recherches, des femmes d'origine ou de descendance asiatique lui ont dit qu'elles pourraient exercer des rôles de leadership, mais qu'on les cantonne souvent à l'image de la personne soumise et silencieuse.  

Les nouvelles générations commencent toutefois à briser ce silence. «Les femmes parlent et elles se rendent compte que le fantasme projeté sur leur corps ne se limite pas à l'espace public, il s'infiltre aussi, parfois, dans l'intimité familiale, ce qui rend la situation d'une grande complexité», constate Sophie Hamisultane.  

Une recherche qui circule hors de l'université 

Héritages s'inscrit dans une démarche de recherche-création qui vise à joindre un lectorat bien au-delà du monde universitaire.  

«Ce projet permet à des personnes de se sentir connectées sans être issues du milieu universitaire», mentionne Julie Quynh Nhi Tran. L'œuvre porte une perspective transnationale – entre le Vietnam, la France et l'Amérique du Nord – qui lui confère une portée qui dépasse les frontières du Québec tout en restant ancrée dans des trajectoires migratoires et familiales très concrètes. 

À vos agendas: un lancement suivi d’une discussion  

Le lancement de la bande dessinée Héritages aura lieu le vendredi 27 mars à la librairie L’Euguélionne, de 18 h à 20 h, à l’occasion de la Semaine d’action contre le racisme. 

Puis, le 15 mai, une discussion ouverte au public se tiendra à la librairie Un livre à soi à l’occasion du festival Accès Asie et du Mois du patrimoine asiatique.  

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