La tuberculose, une maladie du passé? Si les souvenirs des nombreux sanatoriums dans le Québec du 19e siècle nous paraissent lointains, la maladie est loin d’être éradiquée. Depuis la pandémie, même, elle fait son «grand retour». «On voit une augmentation importante des cas dans l’île de Montréal depuis 2023», souligne Simon Grandjean Lapierre, professeur au Département de microbiologie, infectiologie et immunologie.
Le chercheur au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM) dirige un programme de recherche translationnel axé sur le contrôle de la tuberculose au Canada et à l’étranger, notamment à Madagascar. L’objectif? Aligner la recherche clinique sur les besoins du terrain des cliniciens et des experts en santé publique. Le programme de recherche met au point des outils diagnostiques leur permettant d’être plus rapides et efficaces dans l’implantation des traitements et des interventions de santé publique.
Une bataille toujours d’actualité
La tuberculose est une maladie infectieuse causée par la bactérie Mycobacterium tuberculosis. Elle se manifeste sous deux formes: une infection latente, ou une maladie active. La forme latente ne provoque aucun symptôme, mais la forme active, elle, est hautement contagieuse et peut être mortelle si elle n’est pas traitée. «La plupart du temps, la bactérie s’endort dans le corps humain, mais elle peut se réveiller jusqu’à des décennies plus tard. La personne développe alors le plus souvent une maladie respiratoire, mais ça peut aussi toucher n’importe quel organe. Il est donc primordial d’interrompre la transmission», explique le Dr Simon Grandjean Lapierre. Les personnes immunosupprimées ou atteintes du VIH sont particulièrement à risque de développer la maladie active.
Depuis les années 1950, les cas de tuberculose étaient en constante diminution au Canada. Malgré tout, les communautés du Grand Nord sont toujours fortement affectées par des éclosions et de la transmission active; la métropole n’est pas en reste. «C’est une maladie qu’on dit réémergente. Au CHUM, on diagnostique entre 20 et 40 cas de tuberculose par année», ajoute-t-il. La mobilité des populations depuis la réouverture des frontières postpandémie, les conditions de précarité et de promiscuité reliées à l’effritement de nos filets sociaux, et la montée de l’itinérance contribuent à cette augmentation. C’est sans compter que les infections latentes passent souvent inaperçues et ne sont pas adéquatement dépistées.
Moderniser les outils diagnostiques et améliorer les traitements
Dans son laboratoire, Simon Grandjean Lapierre travaille avec son équipe à la conception et à la validation de nouveaux outils diagnostiques: «On optimise des protocoles de séquençage d’ADN bactérien, on décrit de nouvelles mutations, et on valide des outils bio-informatiques pour simplifier l’analyse», résume-t-il.
Les tests couramment utilisés sont basés sur la culture bactérienne; cette méthode traditionnelle peut être longue, ce qui fait perdre un précieux temps pour amorcer des traitements ciblés. Son équipe travaille sur des tests qui décortiquent le code génétique des bactéries. L’analyse du code génétique bactérien permet de relever les mutations qui pourraient avoir un effet sur la résistance aux antibiotiques et de sélectionner plus rapidement les meilleurs médicaments pour le traitement. Les étudiants en stage dans son laboratoire apprennent ainsi à utiliser les outils conventionnels et les nouveaux outils moléculaires. «Ce n’est jamais terminé, parce qu’au fur et à mesure que de nouveaux médicaments sont commercialisés, de nouveaux mécanismes de résistance émergent», remarque Simon Grandjean Lapierre.
Ici, comme ailleurs
Son équipe, qui inclut notamment Emmanuelle Ametepe, étudiante au doctorat en santé publique, a déployé des tests diagnostiques moléculaires dans plusieurs collectivités de Madagascar, de façon à mesurer leurs effets sur le contrôle de la maladie. Près de 46 000 patients ont été dépistés en trois ans, et les tests moléculaires se sont avérés supérieurs aux examens microscopiques et à la culture pour diagnostiquer adéquatement les patients malades.
De ce côté-ci de l’Atlantique, où la transmission est moins active, l’analyse du génome complet des bactéries aide à comprendre plus finement les dynamiques de transmissions: «Dans un contexte comme le nôtre, où il y a moins de transmission dans la communauté, ces outils aident à identifier les éclosions et à intervenir adéquatement», constate le chercheur. Comparer les mutations retrouvées dans une bactérie isolée chez un patient avec celles d’autres bactéries permet aux équipes de santé publique de mieux comprendre la chaîne de transmission, d’accélérer le retraçage des contacts, et la prise en charge des personnes en contact avant qu’elles ne deviennent malades.
Pour l’instant, ces nouveaux outils ne sont pas utilisés de façon courante, mais l’équipe du Dr Grandjean Lapierre travaille en collaboration avec le CHUM, ses hôpitaux partenaires et le Laboratoire de santé publique du Québec pour mesurer leur efficacité, avant qu’ils ne soient déployés dans le réseau de la santé québécois. «Le défi, en plus de concevoir de nouveaux outils, c’est de travailler en partenariat avec les milieux cliniques et les instances de santé publique pour qu’ils soient bien implantés et qu’ils permettent de personnaliser les interventions en clinique et en santé publique», croit-il. Parce que, malheureusement, la tuberculose est toujours d’actualité: «Si nous n’agissons pas adéquatement en santé publique, tout le monde demeure à risque», conclut-il.