Agir sur les milieux plutôt que sur les individus

En 5 secondes Mélanie Dufour-Poirier, de l’École de relations industrielles, codirige un ouvrage qui propose de repenser la prévention en santé mentale en ciblant les milieux de travail plutôt que les individus.
Charge de travail excessive, manque d’autonomie, précarité d’emploi: les facteurs de risque sont nombreux.

Les lésions professionnelles liées à la santé mentale sont en forte hausse au Québec, selon les données de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail. Pénurie de main-d’œuvre, intensification du travail et surcharge, transformations numériques: toutes ces pressions n’ont de cesse de s’accumuler dans les milieux de travail. Les réponses habituelles, telles que les formations axées sur la gestion du stress ou les programmes de bien-être, peinent à enrayer la tendance.

Ces constats sont au cœur de l’ouvrage Santé mentale au travail, organisation et transformations du travail: regards critiques, pragmatiques et interdisciplinaires ancrés au Québec, paru le 25 mars et codirigé par Mélanie Dufour-Poirier, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, et Jean-Paul Dautel, de l’Université du Québec en Outaouais, tous deux membres du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT) de l’UdeM.

Sortir du paradigme individuel

Depuis plusieurs années, le discours dominant mise largement sur la responsabilité individuelle: apprendre à gérer son stress, développer sa résilience, consulter au besoin. Une approche que Mélanie Dufour-Poirier juge insuffisante, voire trompeuse.

«L’importance d’assurer une véritable prévention primaire de ces atteintes dans les milieux de travail est le fil conducteur de l’ouvrage. Celle-ci cherche à s’éloigner d’une gestion réactive, individualisante», dit-elle. 

Réunissant une trentaine de contributions faites par une cinquantaine de chercheuses et chercheurs issus de plusieurs disciplines, ainsi que par des spécialistes des milieux de la pratique, le livre propose une lecture systémique de la santé mentale au travail. Charge de travail excessive, manque d’autonomie, précarité d’emploi, brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie personnelle: les facteurs de risque sont nombreux et souvent imbriqués.

«Les démarches de prévention demeurent souvent centrées sur l’individu ou encore réduites à des actions ponctuelles, sans transformation en profondeur des structures et des pratiques organisationnelles, des organisations de travail et du travail lui-même, explique la chercheuse. Tout cela nous a conduits à poser une question simple, mais structurante: que faut-il faire pour passer d’une logique corrective, essentiellement réactive, à une démarche proactive et transformatrice des milieux?» 

Transformer les milieux de travail

En croisant les perspectives du droit, de la santé publique, des relations du travail, de l’ergonomie, de la psychologie, de la psychodynamique du travail et de la gestion, le collectif adopte une posture résolument interdisciplinaire, à l’image de la complexité des thèmes étudiés et des solutions à aménager sur le terrain.

L’ouvrage insiste notamment sur la nécessité de «collectiviser» la prévention par l’engagement de l’ensemble des acteurs – employeurs, syndicats, gestionnaires, professionnels de la santé et travailleurs – dans une démarche partagée et durable.

«La collectivisation du regard qu’on pose sur ces atteintes réitère l'importance de faire de la santé mentale une force sociale positive de renouvellement des stratégies des acteurs du travail et de recomposition des milieux», indique Mélanie Dufour-Poirier.

Destiné autant aux chercheurs et chercheuses qu’aux praticiens et praticiennes, l’ouvrage se veut un outil pour mieux comprendre les transformations du travail et leurs effets, et pour soutenir l’action dans les organisations.

Des contributions de l’École de relations industrielles

L’ouvrage fait également une place importante aux travaux réalisés à l’École de relations industrielles de l’UdeM.

Un chapitre codirigé par la professeure adjointe Valérie Hervieux s’intéresse à la question du présentéisme, c’est-à-dire le fait de demeurer au travail en dépit de problèmes de santé. Elle dresse un état des connaissances à ce sujet et met en lumière les effets ambivalents de ce phénomène sur la santé mentale et dans les milieux de travail en général tout en proposant des pistes d’action pour mieux intervenir en amont de sa survenance.

De son côté, un chapitre signé par le professeur agrégé Jeffrey Hilgert explore le rôle des normes internationales en matière de santé au travail. Il démontre comment celles-ci ont progressivement reconnu la santé et la sécurité comme des droits fondamentaux, incluant désormais la santé mentale, en plus d’analyser leur portée pour renforcer les approches de prévention.

En somme, l’ouvrage appelle à repenser collectivement les conditions d’exercice du travail afin qu’elles soutiennent la santé mentale.

«Il s’agit d’une invitation à penser, collectivement, les conditions d’un travail qui ne détruit pas, mais qui soutient l’émancipation individuelle et collective et l’écologie de milieux de travail apaisés», soulignent les deux codirecteurs.

Deux occasions d’en discuter

En plus des professeurs Dautel et Dufour-Poirier, le CRIMT compte d’autres contributeurs à cet ouvrage, dont Geneviève Baril-Gingras et Catherine Le Capitaine (Université Laval), Marie-Pier Bernard Pelletier (Université TÉLUQ) ou encore Rachel Cox (Université du Québec à Montréal).

Le Centre soulignera donc la parution de l’ouvrage par deux activités ouvertes au public le 8 avril. Un webinaire, de 12 h à 13 h 30, réunira les codirecteurs et plusieurs coauteurs pour discuter des principaux constats du livre et des pistes d’action. Un cocktail-dédicace se tiendra ensuite de 17 h 30 à 19 h 30 à la librairie Le port de tête, à Montréal.

Information et inscription

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