Dans la seconde salle, l’exposition devient interactive. «J'ai commencé à réfléchir à la création d'une sorte de portail: un portail qui nous permettrait d'accéder à un autre espace, un autre temps, où j'espérais raviver un souvenir heureux», raconte Chih-Chien Wang. Et pour cela, sur une table, une multitude d’objets accumulés sur deux décennies par l’artiste attendent d’être manipulés par les visiteurs: une tortue en terre, Sophie la girafe, des épices usagées, de multiples photos… «Ce sont des objets qui peuvent sembler insignifiants, mais qui ont été préservés. Et en cela, ils possèdent une puissance fascinante. On peut se donner le temps de reconnaître ce qui paraît anodin, de l’observer, d'y répondre, de laisser s'exprimer ce ressenti en nous. Car c'est un dialogue, une sorte de suspension du temps. Et une fois ce dialogue engagé, on ne se trouve plus vraiment ancré dans le présent. C'est comme si une dimension plus complexe se formait», ajoute l’artiste, qui nous invite à voyager avec lui dans ses souvenirs personnels.
«Je conserve ces objets parce que je crois que je les réutiliserai ou parce que je crois qu'ils ont de la valeur ou encore parce qu'ils recèlent une forme d'inspiration. Je les garde, encore et encore. Mais ces objets sont infinis, alors ils sont devenus une sorte de fardeau. Physiquement, ils prennent tellement de place et envahissent mon espace de vie à un point tel que je peux me retrouver empêtré dedans. C’était une sorte de lutte: je les chérissais, je les avais précieusement conservés et puis je les ai oubliés. C’est lors de ces moments imprévisibles que je les ai revus, et cette affection, cet espoir oublié m’a frappé de plein fouet, comme s’ils m’accusaient de négligence. Je crois que je me répète, mais il y avait toujours de l’espoir caché sous ce fardeau», relate l’artiste.
Le visiteur est convié à déplacer ces objets, à les assembler, voire à en emporter certains, à condition de laisser un mot en échange. Ce geste prolonge le travail amorcé dans les vidéos. Les objets deviennent des déclencheurs de mémoire, des «capsules temporelles» comme le dit Chih-Chien Wang. En les touchant, en les choisissant, chacun rejoue à sa manière ce processus de remémoration et de détachement.
Écrire un mot, c’est alors suspendre le temps, prolonger l’expérience, inscrire sa propre mémoire dans celle de l’exposition. L’attention et l’amour, thèmes centraux évoqués par l’artiste, circulent ainsi d’un objet à l’autre, d’un visiteur à l’autre.
Entre les images et les objets, entre le passé et le présent, entre soi et les autres, le visiteur navigue dans un espace instable, fait de glissements et de résonances. Ce qui se joue ici n’est pas tant la restitution fidèle d’un souvenir que son devenir: ce moment fragile où il se transforme, se partage, puis peut-être s’efface. Dans cette exposition, la mémoire n’est ni archive ni certitude. Elle est un mouvement, un dialogue ininterrompu entre ce qui a été, ce qui est perçu et ce qui reste à inventer.