Fragments d’un temps en suspens

En 5 secondes L’exposition «Archéologie de l’infime» est présentée à la Galerie de l’UdeM jusqu’au 30 mai.
L’exposition «Archéologie de l’infime» est présentée à la Galerie de l’UdeM jusqu’au 30 mai.

Avec Archéologie de l’infime, l’artiste Chih-Chien Wang rassemble pour la première fois trois installations vidéos conçues entre 2014 et 2015 comme une trilogie de la mémoire, entourées d’autres objets et photographies. Présentée à la Galerie de l’Université de Montréal comme une archéologie sensible du souvenir, l’exposition donne à voir des images, des objets et des récits qui se répondent, se fissurent et se recomposent au contact du visiteur. 

Dans la salle principale, on est happé par un environnement visuel apaisant: des photos monumentales d’arbres aux feuillages vertigineux côtoient des natures mortes de légumes étrangement vibrantes. Ici, un chou coupé continue à croître; là, des feuilles captent une lumière presque irréelle. Dans une seconde pièce, le visiteur est invité à découvrir divers objets de l’artiste et à manipuler ces fragments de mémoire.  

Dans cette exposition poétique commissariée par le directeur de la Galerie, Laurent P.-Vernet, Chih-Chien Wang nous dévoile la beauté qui se trouve dans notre quotidien et en saisit l’éphémère persistance. 

Une mémoire en fragments

Les trois installations vidéos s’entrelacent sans jamais se livrer entièrement. Conversations rejouées, souvenirs évoqués, récits déplacés. Les personnages parlent du passé, mais un doute subsiste. S’agit-il réellement de leurs souvenirs ou est-on en présence de reconstructions? 

Dans «I Want to Be Reminded», deux femmes échangent autour d’une lettre et de faits passés, amorçant une réflexion sur le temps et sa réécriture. «A Helper» explore la mémoire d’une femme malade et le rôle d’aidant dans une atmosphère où la fragilité affleure. «The Act of Forgetting», plus éclatée, mêle récit filial, performances musicales et mise en abyme du processus créatif. Les récits se croisent, se superposent, se contredisent parfois.  

Le visiteur circule entre ces écrans comme dans un champ de réminiscences. Les images ne sont pas linéaires: elles surgissent, disparaissent, se répondent à distance. Par moments, des correspondances inattendues apparaissent: un même motif visuel surgit simultanément sur plusieurs écrans, offrant ce que Laurent P.-Vernet nomme des «moments d’une grande poésie». 

Construire et déconstruire le souvenir

Au cœur d’Archéologie de l’intime, la mémoire n’est jamais stable. Elle se fabrique, se rejoue, s’actualise. «Raviver un souvenir, c’est lui donner une vie actuelle», explique l’artiste. Ainsi, se souvenir, c’est déjà transformer. 

Les photographies concourent à ce trouble. Les paysages d’arbres, composés de multiples images assemblées, produisent un vertige: le regard ne se fixe plus, la lumière semble mouvante. Les natures mortes, quant à elles, déjouent leur propre immobilité: les légumes deviennent des formes actives, presque en mutation.  

La vie persiste certainement là où on la croyait arrêtée, comme sur cette immense photo où un minuscule oiseau repose délicatement. «J'étais en train de travailler dans mon atelier quand j'ai entendu un grand bruit et j'ai vu un chat courir à toute vitesse sous la fenêtre. J'ai alors compris qu'il y avait un oiseau. Il avait reçu un coup violent et ne bougeait plus. Je l’ai alors pris délicatement dans mes mains. Son corps était si chaud, ses yeux étaient encore si brillants. Il était peut-être encore en vie», explique Chih-Chien Wang. 

C’est que chaque image agit comme un déclencheur, une porte entrouverte sur une mémoire intime, mais jamais totalement accessible. «Ce qu’on voit appartient autant à l’artiste qu’à celui qui regarde. Les visiteurs sont conviés à pénétrer dans cette archéologie de l’intime, à observer de petits détails. Mais, bien sûr, il y a des clés que l'artiste ne va pas partager et qui vont résonner en nous différemment», déclare Laurent P.-Vernet. 

Une mémoire à manipuler

Dans la seconde salle, l’exposition devient interactive. «J'ai commencé à réfléchir à la création d'une sorte de portail: un portail qui nous permettrait d'accéder à un autre espace, un autre temps, où j'espérais raviver un souvenir heureux», raconte Chih-Chien Wang. Et pour cela, sur une table, une multitude d’objets accumulés sur deux décennies par l’artiste attendent d’être manipulés par les visiteurs: une tortue en terre, Sophie la girafe, des épices usagées, de multiples photos… «Ce sont des objets qui peuvent sembler insignifiants, mais qui ont été préservés. Et en cela, ils possèdent une puissance fascinante. On peut se donner le temps de reconnaître ce qui paraît anodin, de l’observer, d'y répondre, de laisser s'exprimer ce ressenti en nous. Car c'est un dialogue, une sorte de suspension du temps. Et une fois ce dialogue engagé, on ne se trouve plus vraiment ancré dans le présent. C'est comme si une dimension plus complexe se formait», ajoute l’artiste, qui nous invite à voyager avec lui dans ses souvenirs personnels. 

«Je conserve ces objets parce que je crois que je les réutiliserai ou parce que je crois qu'ils ont de la valeur ou encore parce qu'ils recèlent une forme d'inspiration. Je les garde, encore et encore. Mais ces objets sont infinis, alors ils sont devenus une sorte de fardeau. Physiquement, ils prennent tellement de place et envahissent mon espace de vie à un point tel que je peux me retrouver empêtré dedans. C’était une sorte de lutte: je les chérissais, je les avais précieusement conservés et puis je les ai oubliés. C’est lors de ces moments imprévisibles que je les ai revus, et cette affection, cet espoir oublié m’a frappé de plein fouet, comme s’ils m’accusaient de négligence. Je crois que je me répète, mais il y avait toujours de l’espoir caché sous ce fardeau», relate l’artiste. 

Le visiteur est convié à déplacer ces objets, à les assembler, voire à en emporter certains, à condition de laisser un mot en échange. Ce geste prolonge le travail amorcé dans les vidéos. Les objets deviennent des déclencheurs de mémoire, des «capsules temporelles» comme le dit Chih-Chien Wang. En les touchant, en les choisissant, chacun rejoue à sa manière ce processus de remémoration et de détachement. 

Écrire un mot, c’est alors suspendre le temps, prolonger l’expérience, inscrire sa propre mémoire dans celle de l’exposition. L’attention et l’amour, thèmes centraux évoqués par l’artiste, circulent ainsi d’un objet à l’autre, d’un visiteur à l’autre. 

Entre les images et les objets, entre le passé et le présent, entre soi et les autres, le visiteur navigue dans un espace instable, fait de glissements et de résonances. Ce qui se joue ici n’est pas tant la restitution fidèle d’un souvenir que son devenir: ce moment fragile où il se transforme, se partage, puis peut-être s’efface. Dans cette exposition, la mémoire n’est ni archive ni certitude. Elle est un mouvement, un dialogue ininterrompu entre ce qui a été, ce qui est perçu et ce qui reste à inventer. 

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960