Tester l’intelligence… chez un oiseau
Pour parvenir à cette conclusion, les scientifiques ont mesuré deux choses en parallèle. D’abord, les préférences des femelles en scrutant avec quels mâles elles passaient le plus de temps. Cette évaluation a permis de révéler pour la première fois que les parades nuptiales des diamants mandarins mâles se caractérisent principalement par deux traits distincts, soit la durée et la complexité.
Ensuite, les chercheuses se sont penchées sur les capacités cognitives des mâles à l’aide de tests standardisés. Par exemple, les oiseaux devaient apprendre à associer une couleur à une récompense alimentaire – un apprentissage essentiel dans la nature pour trouver de la nourriture ou éviter un danger. La vitesse d’apprentissage et la performance globale permettaient d’estimer leurs capacités cognitives.
Les résultats ont montré que les mâles exécutant des danses plus complexes étaient les plus attirants pour les femelles, qu’ils avaient une meilleure condition physique – endurance, coordination, énergie – et, dans une moindre mesure, qu’ils présentaient de meilleures performances d’apprentissage moteur. Mais les résultats n’ont fourni aucune preuve que les caractéristiques de la danse masculine signaleraient des capacités cognitives générales.
«Pour une femelle, le caractère complexe de la danse lui indique que le mâle va potentiellement fournir de meilleurs gènes à ses descendants, qu’il sera plus apte à nourrir les petits et à participer aux soins parentaux et donc à maximiser leurs chances de survie», précise Frédérique Dubois.
Un choix instinctif, façonné par l’évolution
Mais le choix d’un tel partenaire est-il réfléchi? Probablement pas. Les études montrent que les femelles expriment des préférences cohérentes et répétées. «Cette question est un peu anthropomorphique. Il est impossible de se mettre dans la tête de l’animal et donc de parler de “réflexion”. On sait toutefois que la préférence pour certains traits mâles est en partie innée, c’est-à-dire déterminée génétiquement, et en partie acquise notamment à travers l’observation de femelles plus âgées qui ont plus d’expérience», indique Marie Barou-Dagues.
Ces préférences seraient ainsi plutôt le fruit d’un héritage évolutif, poursuit la chercheuse. «Au fil du temps, les traits associés à des avantages reproductifs – comme une bonne condition physique – deviennent naturellement attractifs. Les femelles n’ont pas besoin de “comprendre” pourquoi, elles sont simplement prédisposées à préférer certains signaux», souligne-t-elle.
Or, le choix d’un partenaire implique tout de même une décision. Par exemple, distinguer deux mâles aux performances très proches pourrait demander une attention ou une capacité de discrimination plus fine. D’ailleurs, ce que les femelles perçoivent n’est pas forcément évident pour l’humain. Si la durée de la danse est visible, sa complexité (la diversité et l’enchaînement des mouvements) est difficile à évaluer à l’œil nu.
Un angle humain
Selon les chercheuses, cette étude peut se transposer, avec un grain de sel, à l’humain. D’abord, elles mentionnent que, chez l’humain, certaines études laissent supposer que la danse peut révéler des indices liés à la symétrie corporelle, elle-même associée à la santé ou à la qualité génétique. Ensuite, elles rappellent que l’intelligence serait également un critère de sélection des partenaires humains.
Puisque ce trait concerne aussi les humains, comment évalue-t-on l’intelligence chez un partenaire? «Chez les animaux, on peut se demander comment une femelle est capable de savoir qu’un mâle est plus intelligent qu’un autre. Chez l’humain, la danse peut de la même façon être utilisée comme critère de sélection pour évaluer l’intelligence, car des danses symétriques peuvent être synonymes de bonnes conditions environnementales pour un bon développement. Par contre, à la différence des oiseaux, d’autres critères existent chez l’humain pour évaluer l’intelligence du partenaire, comme l’humour ou la créativité», croit Marie Barou-Dagues.
Pour Frédérique Dubois, cette étude réfute l’idée selon laquelle la sélection intersexuelle fondée sur les parades nuptiales pourrait influencer l’évolution des capacités cognitives générales, en plus de mettre en évidence des traits cognitifs modulaires tels que l’apprentissage moteur.
«Les recherches futures devraient explorer les relations entre les signaux sexuels multisensoriels – comme le chant, la danse, la coloration du plumage – et les capacités cognitives afin que l’on comprenne mieux comment la sélection intersexuelle façonne l’évolution cognitive chez les espèces animales et les êtres humains», conclut la chercheuse.