Disperser le brouillard autour de l’encéphalomyélite myalgique

En 5 secondes Le professeur et chercheur Alain Moreau travaille d’arrache-pied pour apporter un peu d’espoir aux personnes atteintes de cette maladie particulièrement handicapante… et mystérieuse.
L’encéphalomyélite myalgique implique un ensemble de perturbations souvent décrites comme un «brouillard mental».

Longtemps appelée «syndrome de fatigue chronique», l’encéphalomyélite myalgique est aujourd’hui reconnue comme une maladie complexe et multisystémique, mais elle est encore largement incomprise.  

Alain Moreau, professeur au Département de biochimie et médecine moléculaire et au Département de stomatologie de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine, y consacre une part importante de ses travaux.  

Il s’est donné le mandat de faire la lumière sur les nombreuses zones d’ombre qui persistent autour de cette maladie, notamment du côté des prédispositions génétiques et des mécanismes biologiques en jeu. 

Un ensemble de symptômes interreliés 

L’encéphalomyélite myalgique ne se résume pas à une fatigue persistante. Elle implique un ensemble de perturbations comme des douleurs et des faiblesses musculaires, des troubles du système nerveux autonome, une difficulté à rester debout sans voir sa tension artérielle chuter, des troubles du sommeil, des difficultés cognitives – souvent décrites comme un «brouillard mental». Mais le symptôme clé, celui qui distingue le mieux la maladie, est le malaise posteffort. 

Contrairement à la fatigue normale, dans l’encéphalomyélite myalgique, un effort même minime peut provoquer une aggravation importante des symptômes. Ce malaise peut être déclenché par une activité physique, mais aussi intellectuelle ou émotionnelle, et peut durer des heures, des jours, voire des semaines.  

L’un des grands défis de la maladie est son hétérogénéité, indique Alain Moreau. «Il ne s’agit pas d’une maladie unique, mais d’un spectre comprenant plusieurs sous-groupes de patients. Comme la fibromyalgie et les syndromes postviraux présentent des symptômes très similaires qui changent avec le temps, il peut être difficile de poser un diagnostic précis. Nos recherches ont même montré, grâce à des analyses moléculaires objectives, que jusqu’à 40 % des patients qui avaient reçu un diagnostic d’encéphalomyélite myalgique souffraient en réalité seulement de fibromyalgie, bien que les deux maladies puissent souvent être présentes en même temps», ajoute le chercheur. 

Le rôle de l’épigénétique 

Dans environ 75 % des cas, l’encéphalomyélite myalgique apparaît après une infection, le plus souvent virale. Parmi les déclencheurs fréquents, on compte le virus d’Epstein-Barr (à l'origine de la mononucléose), le virus de l’influenza (causant la grippe), le virus du Nil occidental, les virus chikungunya et Zika et, plus récemment, le SARS-CoV-2 (responsable de la pandémie de COVID-19). 

«La COVID longue est d’ailleurs un très bon exemple, car elle n’est pas forcément une maladie entièrement nouvelle: elle ressemble plutôt à un carrefour de trajectoires postinfectieuses. Chez les patients les plus gravement et durablement touchés, une proportion importante finit par répondre aux critères de l’encéphalomyélite myalgique. Autrement dit, la médecine redécouvre avec la COVID-19 une réalité déjà connue après d’autres infections telles que la mononucléose ou la grippe, mais qui était jusque-là beaucoup moins établie. C’est un peu choquant parce que plusieurs personnes pensent que la COVID longue est une nouvelle maladie, alors que c’est un autre syndrome postinfectieux, au même titre que des maladies non virales comme la maladie de Lyme chronique», souligne Alain Moreau. 

Malgré des efforts considérables, les études génétiques ne permettent actuellement pas de désigner de cause claire de l’encéphalomyélite myalgique. Au mieux, les variations génétiques expliqueraient une petite fraction des cas dits sporadiques même si certaines familles sont plus prédisposées génétiquement que d’autres, dit Alain Moreau. 

Dans un article récent, le professeur montre qu’il semble plus pertinent de se tourner vers l’épigénétique, c’est-à-dire les modifications de l’expression des gènes influencées par l’environnement. Des facteurs comme les infections, mais aussi certaines toxines (tels les métaux lourds et les moisissures) pourraient ainsi «reprogrammer» certains mécanismes biologiques. 

D’ailleurs, des signatures moléculaires, notamment basées sur les micro-ARN, permettent désormais de mieux distinguer l’encéphalomyélite myalgique d’autres maladies similaires, comme la fibromyalgie. 

Vers des biomarqueurs et de nouveaux traitements 

Des avancées récentes ouvrent toutefois des pistes prometteuses. Dans un autre article, Alain Moreau et ses collègues font état d’une protéine, appelée SMPDL3B, qui pourrait servir de biomarqueur pour mieux diagnostiquer les patients atteints d’encéphalomyélite myalgique. 

«Il y a un lien clair entre la quantité de SMPDL3B circulant dans le sang et la gravité des symptômes chez les personnes atteintes d’encéphalomyélite myalgique. Plus la forme soluble de cette protéine est élevée dans le sang, plus les manifestations de la maladie sont intenses», explique le professeur. 

L’équipe a identifié l’enzyme responsable de cette augmentation de concentration et explore actuellement des moyens de l’inhiber. Fait intéressant, certains médicaments déjà utilisés pour le diabète pourraient être employés dans ce contexte en combinaison avec des suppléments comme le myo-inositol. 

Des essais cliniques sont en préparation pour tester cette approche, avec l’espoir d’aboutir à des traitements ciblés. 

Repenser la maladie et la recherche 

Aux yeux d’Alain Moreau, l’ancienne appellation de l’encéphalomyélite myalgique a contribué à banaliser, voire à discréditer, la maladie. Pourtant, les recherches montrent aujourd’hui qu’il existe bel et bien des anomalies biologiques mesurables, notamment une neuro-inflammation, chez de nombreux patients. 

«Cette reconnaissance est d’autant plus importante que les personnes atteintes ont longtemps été confrontées à l’incompréhension, y compris dans le milieu médical», déclare le chercheur. 

Pour lui, si la stigmatisation semble s’amoindrir, le prochain défi est de mettre sur pied des études plus ciblées qui combinent des analyses biologiques avancées et des tests dynamiques capables de reproduire les symptômes, particulièrement le malaise posteffort. Une telle approche permettrait de mieux capter les mécanismes en jeu, surtout chez les patients les plus gravement atteints, qui sont souvent exclus des protocoles classiques. 

«L’encéphalomyélite myalgique reste une maladie difficile à cerner, mais les avancées récentes changent progressivement la donne. Avec l’essor de la COVID longue, cette maladie longtemps marginalisée se retrouve aujourd’hui au cœur des priorités scientifiques, une évolution qui pourrait enfin transformer la prise en charge des patients», conclut-il. 

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