À l’ombre des stations-service

En 5 secondes Résider à proximité d’une station-service à la naissance peut-il augmenter le risque de souffrir d'un cancer durant l’enfance? Stéphane Buteau et ses collègues se sont penchés sur le sujet.
Le benzène est rejeté dans l’environnement par les stations-service lors de l’entreposage de l’essence, du remplissage des véhicules et du déchargement des camions-citernes.

Les cancers infantiles sont des évènements dramatiques dans la vie des enfants, susceptibles de laisser de graves séquelles même s’ils ne sont pas fatals. Pourtant, les facteurs de risque demeurent mal connus. «La recherche semble indiquer que seuls de 5 à 10 % des cancers infantiles seraient attribuables uniquement à la génétique; le reste serait dû à d’autres facteurs, notamment environnementaux», explique Stéphane Buteau, professeur au Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal.

L’ancien conseiller scientifique en santé environnementale de l’Institut national de santé publique du Québec s’intéresse dans ses travaux à la qualité de l’air. Dans un projet financé par les Instituts de recherche en santé du Canada, il a voulu comprendre avec ses collègues de l’École de santé publique de l’UdeM le rôle de la pollution atmosphérique dans les cancers infantiles, un fardeau majeur pour les familles comme pour le système de santé. Leur publication récente parue dans la revue Environmental Pollution examine la relation entre la proximité d’une station-service et les cancers chez les enfants.

Des composés volatils

L’équipe de recherche s’est penchée sur les stations-service en raison de la présence du benzène, un cancérigène reconnu et associé entre autres aux leucémies chez l’adulte. Le benzène est un composant naturel du pétrole brut qui se trouve aussi dans l’essence; très volatil, il est rejeté dans l’environnement par les stations-service lors de l’entreposage de l’essence, du remplissage des véhicules et du déchargement des camions-citernes. Une étude de Santé Canada datant de 2023 concluait que les personnes habitant près des stations-service sont exposées à des niveaux non acceptables de benzène pour la santé. Or, on connaît encore mal les effets de cette exposition chez les fœtus et les enfants, en particulier sur le risque de cancer. 

Stéphane Buteau et ses collègues ont donc utilisé des données médicoadministratives québécoises, qui permettent de suivre les enfants dès la naissance. En croisant les données qui révèlent les diagnostics de cancer et les lieux de résidence de l’enfant à la naissance, ils ont analysé les données à la lumière de trois indicateurs: le nombre de stations dans un rayon de 250 m du code postal, la distance jusqu’à la station la plus près et un troisième qui combine distance et nombre de stations.

Même après la prise en compte de facteurs de confusion, comme le statut socioéconomique, le milieu de vie (urbain ou rural) et certaines caractéristiques de la mère, l’équipe en est venue à la conclusion que le fait d’habiter proche d’une station-service augmentait les risques de souffrir d’une leucémie durant l’enfance. «On a aussi considéré que les domiciles situés près d’une station-service sont souvent à proximité d’axes routiers achalandés», ajoute Stéphane Buteau.  

Ainsi, le fait d’habiter à 250 m et moins d’une station-service est associé à un risque plus élevé de cancer infantile, en particulier de leucémie; ce risque augmente selon la proximité de la station, surtout quand celle-ci se trouve à 100 m et moins du lieu de résidence. 

Principe de précaution

Ces résultats présentent toutefois certaines limites, entre autres parce que les cancers infantiles demeurent (heureusement) des évènements rares et que peu de personnes habitent à moins de 100 m d’une station-service. «En l’absence de données sur la mobilité résidentielle pendant et après la grossesse, le code postal à la naissance a servi d’indicateur de l’exposition périnatale, une période de susceptibilité accrue», mentionne Stéphane Buteau, qui aimerait répéter l’analyse ailleurs au Canada pour confirmer ses résultats. 

Par ailleurs, l’équipe de recherche a noté des associations d’ampleur plus importante lorsqu’elle excluait Montréal, où un règlement impose des systèmes de récupération des vapeurs d’essence pour minimiser l’émission de composés organiques volatils lors du remplissage des réservoirs et des véhicules. «Nous ne savons pas dans quelle mesure ce règlement est respecté, mais c’est un résultat intéressant qui concorde avec l’hypothèse selon laquelle ces mesures réduisent les rejets atmosphériques», remarque le chercheur. 

Par principe de précaution, Stéphane Buteau et ses collègues recommandent l’implantation de ces mesures à l’échelle québécoise, et même à l’échelle canadienne, ainsi que le respect des distances minimales de recul pour les nouvelles constructions résidentielles, les écoles et les services de garde. «Ce ne sont pas des mesures complexes à implanter ni très coûteuses. Mais elles pourraient avoir des effets positifs sur la santé tout en contribuant à réduire les inégalités d’exposition», souligne Stéphane Buteau. Ainsi, malgré sa taille modeste, cette étude pourrait avoir des retombées importantes en matière de santé publique. Dans ses travaux à venir, l’équipe de recherche se penchera sur le rôle des émissions industrielles et des composants particulaires de l’air ambiant dans le développement des cancers infantiles.

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960