Dans l’œil de la tempête (de poussière)

En 5 secondes Au Yukon, des tempêtes de poussière de plus en plus fréquentes altèrent la qualité de l’air locale. Le doctorant Arnold Downey a voulu y regarder de plus près.
Le glacier Kaskawulsh dans la vallée ’A’ą̈y Chù’ du parc national Kluane au Yukon.

Dans la vallée ’A’ą̈y Chù’ du parc national Kluane au Yukon, les changements climatiques ont entraîné un recul du glacier Kaskawulsh depuis quelques décennies et changé la trajectoire de la rivière. Alors que son lit, autrefois toujours humide, a été asséché, les vents soulèvent le sol, provoquant des tempêtes de poussière dans la région, un phénomène nouveau depuis 2016, du moins depuis l'Holocène.

Or, cette poussière charrie toutes sortes de métaux et métalloïdes. «Nous voulions étudier les émissions de poussière pour en déterminer les effets potentiels sur la santé», dit Arnold Downey, candidat au doctorat au Département de chimie de l’Université de Montréal sous la direction de Patrick Hayes, dont le laboratoire s’intéresse à la chimie atmosphérique. «Les particules dans l’air contribuent à la mauvaise qualité de l’air et jouent un rôle important dans les changements climatiques», note le professeur, qui ajoute que le Canada compte plus de 10 000 décès prématurés chaque année en raison d’une exposition aux particules dans l’air. 

Une question de taille

Dans sa thèse, l’étudiant a échantillonné à l’été 2021 des particules de différentes tailles dans la vallée ’A’ą̈y Chù’ pour ensuite établir leur concentration en métaux et métalloïdes. L’échantillonnage s’est fait à diverses hauteurs pour comprendre la distribution des particules dans l’air.

Plusieurs constats se dégagent de cette étude: ainsi, les particules plus petites sont également celles qui sont les plus concentrées en métaux et métalloïdes. «Ça crée un autre problème parce que les particules plus fines sont en général plus dangereuses pour la santé, puisqu’elles peuvent entrer plus profondément dans les poumons», souligne-t-il. Ce sont donc les particules les plus toxiques qui peuvent plus facilement pénétrer dans nos voies respiratoires.

En l’absence de règlementation au Yukon quant à l’exposition aux métaux et métalloïdes dans l’air ambiant, le doctorant a utilisé la règlementation ontarienne – qui prend en compte une exposition journalière plutôt que celle sur une seule journée de travail – pour évaluer les niveaux de poussière acceptables. Durant la campagne d’échantillonnage, qui s’est étalée sur un mois, les niveaux de concentration de métalloïdes mesurés directement dans la vallée ont dépassé plusieurs fois les niveaux admissibles. L’équipe a par ailleurs noté de grandes variations dans les mesures, autant saisonnières que quotidiennes: «Au printemps et en été, c’est surtout l’après-midi que la poussière est problématique», affirme Arnold Downey.

Le fer et le manganèse étaient les deux métaux qui dépassaient le plus souvent les niveaux recommandés. «Ce n’est pas vraiment surprenant parce que ces métaux sont généralement présents dans les sols en fortes concentrations», remarque-t-il. Une exposition chronique au manganèse peut avoir des effets sur le système nerveux, tandis que le fer peut causer du stress oxydatif, qui endommage nos cellules. 

Réduire les effets, outiller les décideurs

Ces résultats ont déjà été communiqués aux groupes autochtones de la vallée pour agir notamment en prévention (éviter de sortir à certaines heures, porter un masque, etc.).

Le doctorant continue ses recherches et se penche sur la bioaccessibilité des métaux dans les particules, c’est-à-dire leur capacité à se dissoudre dans le liquide pulmonaire et d'autres fluides biologiques après inhalation. «C’est un paramètre qui était peu étudié dans ce type de travaux», confie-t-il. Avec raison: «C’est beaucoup plus complexe à faire pour le système pulmonaire que je l’aurais pensé. Il existe des méthodes pour déterminer la bioaccessibilité dans le sol ou les aliments, mais il n’y en a aucune d’officielle pour les particules respirées», poursuit le doctorant. L’élaboration d’une nouvelle méthode est devenue centrale dans le projet de doctorat de l’étudiant. 

Cette méthode pourra être appliquée dans plusieurs autres contextes. De plus, les travaux d’Arnold Downey ont été utilisés pour concevoir des approches en vue d’observer la poussière et les particules dans l’air par satellite, indique son superviseur. 

Alors que les changements climatiques accélèrent la désertification un peu partout dans le monde, des études comme la sienne contribuent à améliorer les prévisions en matière de qualité de l’air et outillent les autorités dans leur implantation de normes et de règlements. Dans un contexte où nos réseaux de la santé sont à bout de souffle, «il est vraiment important de comprendre, de réduire et de prévoir les effets des particules, puisqu’on sait que c’est un facteur de risque entre autres pour le cancer», rappelle Patrick Hayes. 

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