Intégrer la complexité du quotidien
Cinquante-huit adultes atteints de cécité totale ou quasi totale ont participé à cette étude; 28 d’entre eux ont déclaré avoir une audition normale et 30 ont dit être malentendants. L’étude a été menée entre autres par Joseph Paul Nemargut et Walter Wittich, tous deux professeurs à l’École d’optométrie de l’Université de Montréal, en collaboration avec le laboratoire de Yingzi Xiong, de l’Université Johns Hopkins.
Pour s’approcher de la réalité, l’équipe a élaboré un questionnaire détaillé portant sur la difficulté perçue dans les tâches quotidiennes de localisation faisant appel à la vision et à l’audition. On parle ici de situations familières comme situer une ambulance à partir de sa sirène, retrouver un téléphone qui sonne dans une autre pièce ou encore reconnaître un enfant qui joue au ballon dans un parc.
Ces activités exigent de traiter plusieurs informations en même temps dans des environnements souvent bruyants ou visuellement chargés. Et c’est dans ce type de contexte que les difficultés réelles émergent.
Le questionnaire, conçu pour des personnes ayant une déficience visuelle, auditive ou les deux, a permis d’établir un premier constat: il existe un lien clair entre les capacités sensorielles mesurées et la difficulté à accomplir des tâches du quotidien.
Un décalage révélateur
L’équipe a donc évalué la perception qu’ont les participants de leurs propres (in)capacités. Les personnes ayant une déficience visuelle sont généralement conscientes de leurs difficultés. Elles savent, par exemple, qu’elles auront du mal à reconnaître quelqu’un à distance.
En revanche, les difficultés auditives semblent souvent sous-estimées. «Même lorsque les participants portent des appareils auditifs, beaucoup manquent de confiance pour réaliser certaines tâches, comme repérer une personne dans un lieu bruyant qu’est une cafétéria», indique Joseph Paul Nemargut.
Pourquoi? Parce que les appareils auditifs sont souvent optimisés pour améliorer la compréhension de la parole dans des contextes relativement calmes, précise le chercheur. Mais à l’extérieur ils peuvent atténuer des sons essentiels, comme le bruit du trafic, pourtant crucial pour se déplacer en sécurité.
Un mot sur l’écholocalisation
L’étude mentionne également que les personnes ayant déclaré des compétences d’écholocalisation plus élevées rapportaient de meilleures capacités de localisation sonore perçues, quel que soit leur statut auditif.
Écholocalisation? Dans le sens de la technique utilisée par les chauves-souris pour s’orienter et chasser dans l’obscurité? Pas tout à fait.
Tous les humains possèdent une forme d’écholocalisation dite «passive», souligne Joseph Paul Nemargut. Le cerveau humain utilise en permanence les sons ambiants – ventilation, échos, bruits de fond – pour se représenter l’espace. «Ainsi, entrer dans un tunnel donne immédiatement une impression de confinement, même les yeux fermés», illustre le chercheur.
Chez certaines personnes, notamment celles ayant une déficience visuelle, cette capacité peut être développée davantage, puisqu’il existe aussi une écholocalisation «active», qui consiste à produire des sons (comme des clics ou des tapotements) pour capter les échos et détecter les obstacles. Basée sur la perception des nuances sonores, cette compétence dépend toutefois fortement de la qualité de l’audition.
Mieux accompagner les parcours de vie
Un autre aspect clé de l’étude concerne le moment où survient la déficience visuelle. Les personnes nées avec une cécité adoptent souvent plus tôt des stratégies auditives efficaces grâce à un accompagnement précoce.
À l’inverse, celles qui perdent la vue plus tard dans la vie bénéficient rarement d’un entraînement auditif aussi poussé. Résultat: elles peuvent se sentir moins compétentes, même si elles possèdent les capacités pour s’adapter.
Au-delà des facteurs visuels fréquemment étudiés, la perte auditive et son apparition ont également une incidence sur les capacités de localisation sonore perçues et sur la probabilité qu’une personne utilise l’écholocalisation.
«Il est essentiel de prendre en compte l’état auditif dans la réadaptation des personnes aveugles afin de préserver et d’améliorer leurs capacités de localisation spatiale», estime Joseph Paul Nemargut.
Des sens interdépendants
Pour Joseph Paul Nemargut, cette étude rappelle que les difficultés sensorielles ne s’additionnent pas simplement, mais qu’elles interagissent. «Aujourd’hui encore, les troubles de la vision et ceux de l’audition sont souvent pris en charge séparément, alors que ces deux sens fonctionnent en étroite collaboration», dit-il.
Ainsi, dans un contexte de réadaptation, le chercheur plaide pour une approche intégrée et adaptée aux situations réelles.
Par exemple, poursuit-il, les appareils auditifs pourraient être mieux réglés en fonction du contexte: amplifier certains sons utiles (comme le trafic ou l’ouverture des portes dans les transports en commun) et en atténuer d’autres (telles les conversations ambiantes).
De même, les spécialistes en orientation et en mobilité – qui accompagnent les personnes ayant une déficience visuelle – pourraient collaborer davantage avec les audiologistes pour mieux cibler les besoins de chaque individu.
«L’accompagnement devrait être global, sans se limiter à compenser une perte sensorielle, et permettre d’exploiter pleinement les ressources disponibles», conclut le professeur.