Lésions cérébrales et itinérance: comprendre les parcours de vie pour mieux prévenir

En 5 secondes Une étude met en lumière les parcours de vie de personnes en situation d’itinérance ayant subi des lésions au cerveau dans le but de mieux prévenir et de réduire l’itinérance.
Si toutes les lésions au cerveau ne mènent pas à l’itinérance, leurs conséquences peuvent conduire à une plus grande précarité.

Plus de la moitié des personnes en situation d’itinérance subissent une lésion cérébrale durant leur vie: traumatisme crânien (coup à la tête, commotion cérébrale), accident vasculaire cérébral (AVC), tumeur au cerveau, lésion secondaire à la consommation d’alcool… Bien qu’on puisse croire que les difficiles conditions de vie dans la rue en sont responsables, la recherche révèle plutôt que la grande majorité de ces altérations sont survenues avant même la situation d’itinérance.

Pour mieux comprendre le phénomène, le ministère de la Santé et des Services sociaux et le Fonds de recherche du Québec ont lancé un appel de propositions en 2023 auquel ont répondu les professeures de l’École de réadaptation de l’Université de Montréal Laurence Roy et Carolina Bottari.

Parcours de vie

Au-delà des études épidémiologiques, les professeures de même que William Jubinville, étudiant de doctorat en sciences de la réadaptation, ont voulu brosser un tableau qualitatif de la situation. «À notre connaissance, il n’existait pas d’information sur les parcours de vie des personnes avec des lésions cérébrales en situation d’itinérance», note le doctorant. L’un des volets de leur étude vient d’être publié dans la revue Brain Injury. 

Si toutes les lésions au cerveau ne mènent pas à l’itinérance, leurs conséquences peuvent conduire à une plus grande précarité. «Le traumatisme crânien a de nombreux effets sur la cognition, qu’on pense à la mémoire, à l’attention, à la résolution de problèmes, à la gestion des finances, mais aussi sur les émotions et le comportement. Comme on vit longtemps avec un tel traumatisme, ça devient lourd pour la famille et le réseau», explique Carolina Bottari. Entre le raccourcissement des séjours en réadaptation, le vieillissement de la population (qui s’accompagne d’une augmentation des lésions non traumatiques comme les AVC) et les réseaux de soutien qui s’effritent, «on a comme une tempête parfaite, remarque Laurence Roy. Les besoins sont de plus en plus importants». 

L’équipe de scientifiques a donc recueilli le récit de vie de 26 personnes pour comprendre la place des lésions cérébrales dans leur parcours. «Leurs perspectives sont au cœur de notre projet», ajoute-t-elle. 

Le tableau tracé, tout en nuances, reflète bien la complexité des trajectoires vers l’itinérance. Si, pour certains individus, la lésion au cerveau n’est qu’un facteur parmi plusieurs, pour d’autres, elle constitue un véritable tournant. «Une de nos participantes avait une vie relativement stable et sa lésion cérébrale a tout fait basculer. Mais dans d’autres cas, les effets étaient plus discrets», donne comme exemple William Jubinville, soulignant que l’itinérance est multifactorielle. 

L’étude comporte deux autres volets, dont une recension des différentes pratiques de prévention qui vient de paraître. «Une des choses qui ressort, c’est qu’il y a de très nombreux moments dans la vie de ces personnes où l’on aurait pu détecter les lésions, notamment par le biais des services de protection de la jeunesse ou du milieu correctionnel», constate Laurence Roy. Et comme les interventions traditionnelles ne fonctionnent pas dans ce contexte, ces personnes ne reçoivent jamais les services dont elles pourraient bénéficier. Les voix des intervenants présents dans les trajectoires de soins ont également été présentées dans un autre article scientifique, «révélant la complexité des situations cliniques et sociales vécues par les personnes face aux structures institutionnelles opérant en silos et par “épisodes de soins”», note-t-elle.

Prévenir l’itinérance

Selon Carolina Bottari, la prévalence élevée de lésions cérébrales subies avant même la situation d’itinérance met en évidence le besoin d’un suivi à plus long terme dans les services de réadaptation. 

Parce que les ergothérapeutes ont «toute l’expertise pour travailler auprès de ces populations, pour leur apprendre à gérer leurs contraintes et réapprendre à faire des choses au quotidien», soutient-elle. Les effets de ces lésions sont souvent associés à tort à des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie. «Si c’est pris en compte, ça changerait des parcours de vie», soutient William Jubinville. 

Bonne nouvelle: les chercheuses ont reçu un financement pour la suite de ce projet de recherche. À la lumière des témoignages des personnes sans-abris et des acteurs du milieu, des interventions seront élaborées de manière intersectorielle grâce à une collaboration avec les milieux communautaire, de la santé et de la réadaptation. Leur mise en œuvre et leurs retombées seront ensuite évaluées. 

Parce qu’ultimement le but est de contribuer à la prévention de l’itinérance. «Si ces gens ont vécu l’épisode de lésion cérébrale avant de connaître l’itinérance, ça veut dire qu’il y a des choses à faire en prévention», conclut Laurence Roy.

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