Les entrepôts de Dollarama et d'Amazon à Montréal: des corps usés et des droits bafoués

En 5 secondes Dans les entrepôts montréalais de Dollarama et d'Amazon, des travailleurs racisés et au statut migratoire précaire ont mis en danger leur santé physique et leur santé psychologique, selon une étude.
Pendant la période couverte par l'étude, Dollarama a eu recours à une cascade d'agences de placement pour recruter son personnel, rendant quasi impossibles l'application des normes du travail et la syndicalisation. Chez Amazon, le taylorisme numérique régnait: des algorithmes assignaient les tâches, encadraient leur durée et pouvaient déclencher des avertissements automatiques menant au congédiement.

Les entrepôts de Dollarama et d'Amazon à Montréal semblaient à première vue opposés: d'un côté, un modèle traditionnel reposant sur des agences de placement, de l'autre, un entrepôt ultramoderne géré par des algorithmes.  

Pourtant, une étude publiée dans la Revue canadienne Droit et Société par Martine D'Amours, de l'Université Laval, et Yanick Noiseux, de l'Université de Montréal, conclut que les deux modèles produisaient les mêmes effets: des emplois précaires, des corps épuisés et une main-d'œuvre racisée maintenue dans la vulnérabilité. 

Si l’entrepôt de Dollarama est toujours actif à Montréal, les sept entrepôts d'Amazon au Québec ont fermé leurs portes au début de 2025, après la syndicalisation de l'entrepôt de Laval, emportant 1700 emplois directs. 

Agences de placement et taylorisme numérique 

L'étude, menée par une équipe du Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l'emploi, la pauvreté et la protection sociale, en partenariat avec le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, repose sur un questionnaire rempli par 70 employés (37 chez Dollarama, 33 chez Amazon) recrutés notamment aux abords d’une station de métro de juillet 2022 à mars 2023. Le tout a été complété par 20 entretiens individuels et une analyse des dossiers de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). 

Chez Dollarama, toutes les personnes étaient embauchées par une agence de placement, 97,3 % appartenaient à une minorité visible et 67,6 % étaient demandeuses d'asile. Chez Amazon, 85 % étaient nées à l'extérieur du Canada. 

Pour recruter son personnel, Dollarama avait recours à une cascade d'agences de placement – jusqu'à huit ou neuf dans un même entrepôt! –, créant une relation tripartite qui rendait l'application des normes du travail quasi impossible et la syndicalisation pratiquement hors de portée.  

Chez Amazon, c'était le taylorisme numérique qui régnait: des algorithmes assignaient les tâches, encadraient leur durée à la seconde et pouvaient déclencher des avertissements automatiques menant au congédiement. «Les gens devenaient comme des zombies, résume Yanick Noiseux. Ils nous ont dit devoir dormir pendant toute la fin de semaine pour récupérer de la fatigue accumulée pendant la semaine de travail.»  

Selon les données et les témoignages recueillis, les travailleurs et travailleuses d'Amazon pouvaient marcher jusqu'à 21 km par jour lors de leurs déplacements dans l'entrepôt… 

Des corps soumis à une pression constante

L’analyse des données sur la santé et la sécurité indiquent que, chez Dollarama, 86,5 % des répondants rapportaient de la fatigue ou de l'épuisement, 83,8 % des douleurs au cou et aux épaules et 81,1 % des douleurs au dos.  

La proportion dépassait les deux tiers chez Amazon pour la fatigue et environ la moitié pour les douleurs physiques.  

Dans les deux cas, les employés faisaient face à des quotas de productivité – palettes à monter chez Dollarama, vitesse du convoyeur ou nombre de colis chez Amazon – dont les paramètres restaient opaques. «Les gens se faisaient reprocher leur performance sans savoir ce qu'on attendait d'eux, mentionne Martine D'Amours. C'est une mise en concurrence permanente qui jouait sur leur santé psychologique.» 

La durée moyenne des emplois dans ces entrepôts – de huit à neuf mois – témoigne à elle seule des conditions de travail qui y régnaient. Les travailleuses et travailleurs qui quittaient leur emploi d'eux-mêmes risquaient par ailleurs de ne pas avoir accès aux prestations d'assurance emploi, se retrouvant sans filet. Dans les deux entreprises, les salaires se situaient autour de 19 à 20 $ l'heure, sans avantages sociaux chez Dollarama, avec des heures supplémentaires obligatoires en période de pointe chez Amazon. 

Le statut migratoire comme outil de contrôle 

Selon les auteurs, la particularité de leur projet de recherche repose sur le lien établi entre précarité du travail et incertitude quant au statut migratoire. Les employés en attente de la résidence permanente, dont le processus peut prendre jusqu’à 30 mois selon le vérificateur général du Canada – voire davantage –, craignaient que déposer une plainte à la CNESST, demander une réduction de leurs heures de travail ou quitter leur emploi compromette leurs démarches d'immigration. Cette crainte, fondée ou non, suffisait à ce qu’ils se plient le plus longtemps possible aux contraintes qu’on leur imposait. 

Amazon avait par ailleurs mis en place un «service de santé maison» pouvant conduire, selon les chercheurs, à court-circuiter l'accès à la CNESST et à limiter les déclarations d'accidents du travail. L'analyse des dossiers de l'organisme révèle que ces entrepôts étaient soumis à nettement moins d'avis de correction que les entrepôts syndiqués comparables: 0,4 avis par dossier chez Dollarama, 0,14 chez Amazon, contre 1,59 dans les entrepôts syndiqués. 

Pour Yanick Noiseux, le tableau d'ensemble était celui d'un bassin de main-d'œuvre structurellement inépuisable. La non-reconnaissance des diplômes étrangers et la discrimination à l'embauche limitaient aussi la mobilité professionnelle de ces travailleurs et travailleuses. En 2017, plus de 54 % des personnes arrivées au Québec depuis cinq ans ou moins occupaient un emploi en deçà de leurs compétences, ce qui les maintenait captives de secteurs peu règlementés. 

Des réformes possibles, mais une volonté absente

L’équipe de recherche a désigné différentes pistes d'intervention: interdire le recours aux agences de placement pour des postes permanents, encadrer les quotas de production en s'appuyant sur des avis de santé publique, réguler la gestion algorithmique et réorienter les politiques d'immigration vers la résidence permanente plutôt que la multiplication des statuts temporaires. 

Mais depuis la publication du rapport en novembre 2023, le Programme de l'expérience québécoise a été restreint plutôt qu'élargi et la réforme de la Loi sur la santé et la sécurité du travail est jugée insuffisante. «On ne s'en va pas dans le bon sens», déclare Yanick Noiseux. 

Pour les auteurs de l’étude, le problème dépasse les deux entreprises étudiées. Selon eux, il y a plusieurs secteurs névralgiques pour lesquels la société québécoise dépend d'une main-d'œuvre peu ou pas protégée. Ces travailleuses et travailleurs «sont systématiquement vulnérabilisés par leur statut migratoire, qui peut les maintenir longtemps dans l'expectative», soutiennent-ils. Une réalité qui, rappelle Yanick Noiseux, ne se règlera pas par des choix de consommation individuels, mais par des politiques qui reconnaissent enfin que, «derrière chaque commande livrée en 24 heures, il y a une personne – et un corps – qui en paie le prix». 

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