Qualité de l'air dans les poulaillers d’oiseaux reproducteurs: un premier tableau canadien

En 5 secondes Les concentrations d'ammoniac varient sensiblement selon les saisons dans les poulaillers d’oiseaux reproducteurs, selon une étude réalisée par la vétérinaire Marie-Lou Gaucher, de l’UdeM.
Dans les bâtiments d'élevage de poulets reproducteurs, près de la moitié des échantillons d'air prélevés dépassaient la limite reconnue d'ammoniac, selon une étude combinant un sondage auprès de 27 producteurs de six provinces et un suivi sur le terrain dans 10 fermes québécoises.

Un poulet à griller ne vit que 45 jours dans son bâtiment d'élevage, tandis que les oiseaux reproducteurs dont il est issu – mâles et femelles confondus – passeront toute une année sur la même litière de copeaux de bois ou de paille. Cette différence, en apparence anodine, change considérablement la qualité de l'air respiré par ces oiseaux – et par les personnes qui en prennent soin au quotidien. 

C'est ce constat qui a mené Marie-Lou Gaucher et son équipe de recherche de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal à s'intéresser à un secteur resté dans l'angle mort des études précédentes sur la qualité de l'air en aviculture. Si les élevages de poulets à griller et de poules pondeuses ont fait l'objet de plusieurs travaux au fil des ans, les bâtiments d’oiseaux reproducteurs, eux, n'avaient jamais été étudiés de façon systématique au Canada. 

Globalement, le Canada comptait 243 producteurs d'œufs à couver répartis dans huit provinces en 2023, avec une production dépassant les 868 millions d'œufs. Pour brosser un premier tableau de la situation, l'équipe de recherche a combiné un sondage pancanadien, auquel ont répondu 27 producteurs de six provinces, et un suivi sur le terrain effectué sur trois saisons dans 10 fermes québécoises. 

Des concentrations variables selon les saisons

Les analyses révèlent que la teneur en ammoniac dans l’air de 87 des 174 échantillons prélevés, soit près de la moitié, dépassait la limite reconnue de 25 parties par million (ppm), avec une concentration moyenne de 32,5 ppm et des pointes atteignant 114 ppm. Les niveaux de poussières totales et respirables affichaient eux aussi une variabilité marquée d'un lieu à l'autre, tandis que le dioxyde de carbone demeurait toujours sous le seuil critique de 5000 ppm. 

Les chercheurs ont observé une hausse nette des concentrations d'ammoniac à l'automne et en hiver par rapport à l'été, sans différence significative entre ces deux saisons froides. Ce constat s'explique moins par une négligence des producteurs que par un arbitrage économique bien réel. «En automne, les éleveurs ont tendance à fermer les trappes d'air parce que le temps est plus humide, ce qui augmente la teneur en ammoniac issu de la litière; il faut alors trouver un équilibre entre les coûts de chauffage et le renouvellement de l'air», résume Marie-Lou Gaucher. 

Aucune différence notable n'a par ailleurs été relevée entre les étages des bâtiments à deux niveaux étudiés, ce qui témoigne d’une distribution relativement homogène des contaminants dans l'ensemble du lieu d'élevage. Pour la chercheuse, ces variations saisonnières consignées pour la première fois au Canada offrent désormais un point de repère concret aux producteurs et à leurs conseillers en régie de bâtiment.

Des effets à surveiller, sans signe de détresse généralisée

Du côté des travailleurs, 27 personnes ont rempli le questionnaire sur la santé respiratoire; elles avaient un âge médian de 45 ans et étaient présentes en moyenne 35 heures par semaine à l'intérieur des bâtiments. Une majorité ont rapporté des symptômes ponctuels comme le nez bouché ou une toux légère, bien que 96 % des répondants aient indiqué porter une protection respiratoire. Aucun cas de bronchite chronique ou d'emphysème n'a été signalé parmi les maladies antérieures déclarées. 

«L'efficacité de la protection est optimale lorsqu'on porte l'équipement en tout temps au moment d'être exposé à l'ammoniac et aux autres particules», souligne Marie-Lou Gaucher, qui note que les visites de terrain, réalisées uniquement au Québec, ont permis de constater que le port n'était pas toujours constant. Elle précise qu'il est impossible de généraliser cette observation à l'ensemble du Canada, faute de visites similaires dans les autres provinces. 

Chez les oiseaux, l'examen vétérinaire n'a révélé aucun signe oculaire ou respiratoire de maladie, malgré l'exposition à l'ammoniac. «Les poulets reproducteurs sont des adultes vaccinés, donc moins fragiles sur le plan respiratoire que le seraient des poussins placés dans le même environnement», dit la vétérinaire pour expliquer cette absence de symptômes apparents.  

Par ailleurs, environ 30 % des sujets présentaient des lésions aux pattes, généralement sans gravité, un taux que l'équipe associe au stress environnemental modéré compte tenu de l'âge nettement plus avancé des reproducteurs par rapport aux poulets à griller habituellement étudiés. Le comportement des élevages a néanmoins été jugé normal dans la grande majorité des visites, ce qui serait associé au confort des animaux. 

Adapter la régie des bâtiments plutôt que la refondre 

Pour Marie-Lou Gaucher, ces résultats ne remettent pas en cause les pratiques d'élevage actuelles, mais fournissent un premier repère chiffré permettant d'orienter des modifications ciblées. «Nous avons maintenant des données qui permettent de savoir ce qu'il est possible de faire; avant, nous ne le savions pas», mentionne-t-elle.  

L'étude, réalisée avec l'appui des Producteurs d'œufs d’incubation du Canada, visait précisément à établir ce constat objectif afin de mieux adapter les pratiques existantes plutôt que de sonner l'alarme. 

Parmi les pistes envisagées figure un meilleur arrimage entre ventilation, contrôle de l'humidité et gestion de la litière au fil des saisons, en particulier durant les mois froids, où la mise à niveau avec le chauffage est plus difficile. Le port constant de l'équipement de protection individuelle demeure, dans l'intervalle, la recommandation la plus immédiate pour limiter les risques respiratoires chez les travailleurs. 

L'équipe entend maintenant orienter de nouveaux projets vers des stratégies adaptées au contexte de production canadien, avec un suivi longitudinal permettant de mieux relier les mesures environnementales aux effets observés chez les travailleurs et dans les élevages. 

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