Cuisiner, un acte citoyen

En 5 secondes Les femmes derrière les cuisines communautaires de la ville de Mexico sont privées de plusieurs droits formels, mais leur engagement transforme profondément leur manière de vivre la citoyenneté.
Un «comedore comunitario» de la ville de Mexico, vu de l'extérieur.

Dans les quartiers périphériques de la ville de Mexico, des milliers de femmes préparent chaque jour des repas à faible coût pour leur communauté. À première vue, ces comedores comunitarios semblent surtout répondre à un besoin alimentaire urgent.  

Mais derrière les fourneaux se joue aussi une forme discrète de participation citoyenne, de solidarité et de pouvoir collectif. 

Et ce sont ces expériences de la citoyenneté qui intéressent Françoise Montambeault, professeure titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal. En collaboration avec sa collègue Nora Nagels, de l’Université du Québec à Montréal, elle mène un projet de recherche sur le rôle à la fois social et politique des femmes qui gèrent ces cuisines communautaires. 

Des femmes souvent privées de droits formels 

Depuis le début de sa carrière, Françoise Montambeault s’intéresse à la manière dont se construit la citoyenneté en Amérique latine, particulièrement au Mexique. Sur le plan théorique, la citoyenneté renvoie généralement à l’accès aux droits – au travail, à la santé, à l’éducation, à la participation politique ou encore à la sécurité. 

Or, dans les quartiers périphériques de Mexico, cet accès demeure profondément inégal, indique la chercheuse. Les femmes issues des secteurs populaires vivent souvent dans des zones marquées par l’urbanisation informelle, la précarité économique et l’exclusion sociale. Beaucoup occupent des emplois non déclarés ou assument principalement le travail domestique et les tâches de soins auprès des enfants, des proches ou des personnes âgées. 

Cette marginalisation s’accompagne aussi d’une plus grande vulnérabilité aux violences de genre et à la violence domestique. Malgré ces obstacles structurels, ces femmes créent des formes d’organisation collective souvent invisibles aux yeux des institutions. 

Héritières des luttes urbaines

Les cuisines communautaires ne sont pas nouvelles au Mexique. Elles s’inscrivent dans une longue histoire de mobilisation populaire, particulièrement dans les années 1970 et 1980, alors que les quartiers périphériques de Mexico se développaient rapidement. 

Après le violent séisme qui a frappé la capitale mexicaine en 1985, de nombreuses communautés ont dû se réorganiser pour survivre. Pendant que les hommes travaillaient au centre-ville, des groupes de femmes occupaient le territoire, négociaient avec les autorités et participaient à l’autoconstruction des quartiers. D’autres assuraient la survie quotidienne: nourrir les familles, s’occuper des enfants, maintenir la cohésion sociale. 

C’est dans cet héritage que s'inscrivent les comedores comunitarios actuels. 

Un travail essentiel… mais peu reconnu 

En 2009, la Ville de Mexico a officiellement mis sur pied un programme de cuisines communautaires dans une logique de droit à l’alimentation. L’État fournit un cadre règlementaire et une partie du financement, tandis que des comités citoyens – majoritairement composés de femmes – organisent la préparation et la distribution des repas.  

Sur le papier, cette politique publique vise à améliorer l’accès à l’alimentation, considérant que chaque portion complète est vendue à environ 11 pesos, soit moins d'un dollar canadien. Mais dans les faits, le programme repose largement sur le travail bénévole des femmes qui administrent les cuisines, observe Françoise Montambeault. 

Elles doivent trouver un local, gérer les équipes, acheter les aliments, préparer parfois jusqu’à 350 repas par jour et assurer le bon fonctionnement du lieu. Pourtant, ce travail n’est pas reconnu comme un emploi. Il n’offre ni salaire stable, ni protections sociales, ni droits du travail. 

«Cette politique publique reproduit certaines inégalités de genre en transférant une importante charge de travail vers les femmes sans véritable reconnaissance institutionnelle», estime la chercheuse. 

Bien plus qu’une cuisine 

Les cuisines communautaires ne servent pas uniquement à nourrir les gens. Elles deviennent aussi des lieux d'échange où se tissent des relations de confiance, puisque les mêmes personnes y reviennent chaque jour. Les responsables des cuisines finissent par connaître les réalités de leur communauté, les difficultés des familles, les situations de violence ou d’isolement. 

Peu à peu, ces femmes endossent une multitude de rôles: cuisinières et gestionnaires, mais aussi médiatrices, confidentes et accompagnatrices. Elles orientent parfois des femmes vers des ressources juridiques ou psychologiques, renseignent des résidants sur des programmes gouvernementaux ou offrent simplement une écoute attentive. 

«On considère que ces femmes sont des “entrepreneuses de soins”. Leur rôle dépasse largement la préparation des repas, elles deviennent des intermédiaires entre l’État et des populations souvent éloignées des services publics», souligne Françoise Montambeault. 

Une citoyenneté vécue au quotidien 

Pour comprendre cette réalité de l’intérieur, les chercheuses ont adopté une approche ethnographique. Pendant deux ans, elles ont fréquenté 16 cuisines communautaires et réalisé des entretiens approfondis avec une vingtaine de femmes. 

Avec trois d’entre elles, le travail a été plus immersif. Les chercheuses étaient fréquemment présentes sur le terrain, observaient tout en participant, préparaient les repas à leurs côtés et discutaient longuement de leurs parcours de vie. 

Leur constat: même sans accès complet aux droits de la citoyenneté, ces femmes acquièrent une expérience citoyenne concrète à travers leur engagement communautaire. 

«Le travail dans les cuisines leur permet d’acquérir des compétences importantes comme gérer une équipe, résoudre des conflits, organiser un budget, coordonner la production alimentaire à grande échelle. Mais surtout, il leur procure un sentiment d’utilité sociale, de reconnaissance et d’appartenance», note Françoise Montambeault. 

Les participantes parlent d’un travail exigeant, parfois épuisant, mais profondément valorisant. Elles disent se sentir écoutées, respectées et capables d’agir sur leur communauté, résume la chercheuse. 

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