Tisser les féminismes dans les mondes noirs: l'objectif de Sabine Lamour

En 5 secondes Sociologue féministe haïtienne et nouvelle professeure de sociologie à l'UdeM, Sabine Lamour a étudié pendant 20 ans les femmes qui font vivre seules leur famille en Haïti.
Sabine Lamour, professeure au Département de sociologie de l'Université de Montréal

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Dans la Caraïbe francophone, on les appelle les poto-mitan: ces femmes qui nourrissent, soignent et assument le travail quotidien de reproduction familiale et sociale, et qui, dans certains cas, continuent de faire vivre la famille de l'étranger. Littéralement, elles font figure de pilier central – une centralité constamment affirmée dans les représentations sociales, mais qui contraste avec les multiples formes d'effacement qui jalonnent leurs trajectoires. 

C'est cette tension entre centralité sociale et invisibilisation qu'explore depuis plus de 10 ans Sabine Lamour, nouvelle professeure au Département de sociologie de l'Université de Montréal.  

Ses premières recherches doctorales, consacrées aux femmes poto-mitan dans les sociétés caribéennes francophones et tout particulièrement en Haïti, l'ont amenée à se pencher sur les parcours, les paroles et les formes d'action de ces femmes dont la présence, paradoxalement centrale dans l'organisation sociale, demeure largement marginalisée dans les récits et les savoirs qui rendent compte de ces sociétés. 

Ses travaux s'inscrivent dans le sillage des réflexions du théoricien Michel-Rolph Trouillot, qui fait du silence l'un des pivots de l'analyse sociale. Partant de la figure du poto-mitan, cette interrogation s'est progressivement étendue à d'autres phénomènes traversant les expériences sociales, politiques et historiques des femmes dans la Caraïbe: les mouvements féministes, les mécanismes par lesquels les femmes sont effacées des récits historiques et nationaux ou encore leurs perceptions dans les productions culturelles. 

À travers des objets et des terrains différents, une même question revient dans cette trajectoire intellectuelle: comment les silences se fabriquent-ils, se reproduisent-ils et comment peuvent-ils être déjoués? 

Pour comprendre pourquoi cette question l'a rattrapée aussi tôt et aussi durablement, il faut remonter jusqu'à son enfance. 

Grandir dans les livres 

Sabine Lamour grandit à Jacmel, en Haïti, où les livres ont occupé, dès son plus jeune âge, une place centrale dans son univers intellectuel et son imaginaire.  

Les romans classiques haïtiens ont alors une place de choix dans la maison, et Sabine Lamour s'y plonge tôt, y puisant un goût pour l'écriture et pour la lecture qui ne l'a jamais quittée. Cette curiosité allait la mener vers des études supérieures, mais pas tout de suite vers la sociologie. 

«J’avais d'abord choisi le droit, discipline où j’ai été admise, mais c’est du côté des sciences humaines que j’ai bifurqué, séduite par l'ambiance des journées d'intégration et par la vivacité des débats qui se tenaient», raconte-t-elle. 

Elle poursuit: «La découverte des écrits d’intellectuels haïtiens – dont le baron de Vastey, Placide David, Madeleine Sylvain-Bouchereau et Suzanne Comhaire-Sylvain –, les questionnements qu’ils soulevaient et les discussions qu’ils faisaient naître ont nourri ma curiosité intellectuelle et m’ont finalement conduite vers la sociologie.» 

Des cultivatrices de café de Thiotte aux amphithéâtres parisiens 

Après avoir obtenu une licence en sciences humaines à l'Université d'État d'Haïti, Sabine Lamour travaille pendant quelques années comme consultante indépendante en milieu rural.  

Elle côtoie des femmes productrices de café à Thiotte, organisées au sein d'un regroupement local revendicatif. Leur travail assure alors au quotidien la survie de leur famille, sans que personne autour d'elles ne songe à le considérer comme un enjeu politique. 

«J’ai pu ainsi saisir avec davantage de profondeur et de nuance les réalités plurielles des femmes haïtiennes tout en affinant mon regard de chercheuse», dit Sabine Lamour. 

Dans sa maîtrise réalisée en France, elle s’est intéressée aux trajectoires migratoires des femmes haïtiennes et aux différentes réalités qui façonnent leurs expériences de la migration. 

Le premier volet de son mémoire portait sur les effets des lois migratoires françaises sur leur vie quotidienne, tandis que le second montrait comment ces mêmes lois empêchaient ces femmes de retourner en Haïti – les laissant responsables, à distance, d'enfants qu'elles avaient dû confier à une tante ou à une cousine restée au pays. 

Elle prolonge ce travail au doctorat, entrepris à l’Université Paris 8 en 2010. C’est en 2017 qu’elle soutient sa thèse, intitulée «Entre imaginaire et histoire: une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti».  

«Il n'y avait presque rien en Haïti, sur le plan scientifique, sur cette question, se souvient-elle. Il m’a fallu remonter le temps, convoquer les histoires coloniale et postcoloniale d'Haïti sur plusieurs siècles pour comprendre comment s'était façonné, socialement, le visage de la femme pilier de famille – et pourquoi la figure du père, elle, occupait si peu de place dans la famille.» 

Penser à partir de la lutte 

La thèse achevée n'a jamais éloigné Sabine Lamour du terrain. De 2017 à 2022, alors même qu'elle multiplie les recherches et les publications, elle occupe le poste de coordonnatrice nationale de la Solidarité Fanm Ayisyèn, une organisation féministe haïtienne de premier plan. 

Cet engagement la met en contact direct avec des féministes d'autres îles de la Caraïbe, notamment de la Martinique et de la Guadeloupe, qui partagent avec Haïti un même héritage colonial. 

«Le mouvement féministe haïtien, organisé depuis 1915, se distingue par son ancienneté dans la région, il aurait pris forme en 1791, tient-elle à rappeler. Depuis lors, les Haïtiennes mènent un double combat dont les parties ne peuvent être comprises isolément, soit celui de la souveraineté nationale, contre les dynamiques de pouvoir héritées du colonialisme puis de l'impérialisme, et celui de la reconnaissance de leur propre condition.» 

C'est cette approche féministe, matérialiste et décoloniale à la fois qu'elle revendique aujourd'hui. C’est, selon elle, une façon de refuser de réduire Haïti à son seul héritage de l'esclavage, en renouant plutôt avec une tradition critique locale plus ancienne, qu'elle fait remonter à des penseurs comme le baron de Vastey.  

C'est avec la conviction qu'il faut «penser Haïti à partir d’Haïti, sans pour autant s'y enfermer», que Sabine Lamour a ensuite poursuivi son parcours, jusqu'à son arrivée à l'UdeM. Entretemps, elle a été chercheuse et professeure invitée à la Brown University, à Providence, puis enseignante à l'Institut d'études féministes et de genre de l'Université d'Ottawa, sans jamais perdre de vue Haïti, le pays qui continue de nourrir ses recherches. 

«Il n'y a pas un seul féminisme noir, mais plusieurs, conclut-elle. La question, c'est de savoir comment les faire dialoguer entre eux sans effacer ce qui les distingue.» 

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