Insultes, moqueries, mépris: la violence dans les écoles au cœur d'une vaste recherche

En 5 secondes Une équipe de la Faculté des sciences de l’éducation de l'UdeM étudie la violence à l'école pour mieux comprendre ce phénomène qui s’accentue et outiller les milieux qui veulent le contrer.

Dans certains établissements scolaires, la violence entre élèves – ainsi qu’envers le personnel – est une réalité suffisamment préoccupante pour qu'une équipe de recherche de l'Université de Montréal s'emploie à l’étudier année après année, son ampleur ne cessant de croître.  

Cette recherche a été amorcée il y a une décennie par la chercheuse Claire Beaumont, de l'Université Laval, à la demande du ministère de la Sécurité publique, dans la foulée de la loi de 2012 sur l'intimidation à l'école. Sa chaire arrivant à terme, elle a passé le relais à François Bowen, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation (FSE) de l’UdeM. 

En 2025-2026, près de 200 000 élèves et 21 000 membres du personnel scolaire issus de près de 800 écoles à la grandeur du Québec ont été associés à cette démarche – comparativement à environ 500 élèves dans une poignée d'établissements à ses débuts. 

C'est au moyen du Questionnaire sur la sécurité, la violence et le bien-être à l'école que la collecte de données s’effectue, sous la direction des professeurs François Bowen et Éric Morissette et de la coordonnatrice de recherche Caroline Levasseur, tous trois de la FSE. 

Une portée accrue par l'outil autant que par la collaboration 

Selon François Bowen, cette expansion tient en bonne partie à une innovation technique.  

«Le questionnaire est hébergé sur une plateforme conçue par Frédéric Fournier, informaticien associé à la faculté; la plateforme ne se contente pas de recueillir les réponses: elle produit, en temps réel, un rapport intelligible et interprétable pour chaque école qui participe à la recherche», précise-t-il.  

Plutôt que de simplement demander aux écoles de contribuer à une collecte de données ministérielle, l'outil leur permet de suivre l'évolution de leur propre climat scolaire d'une année à l'autre et d’indiquer si une intervention mise en place a porté ses fruits. 

C’est justement cette utilité réelle, combinée avec l'accompagnement de conseillers pédagogiques dans les centres de services scolaires, qui a permis à l'outil de croître aussi rapidement. «On ne va pas dans les écoles pour recruter des participants, ce sont les écoles elles-mêmes, par l'entremise de leurs conseillers pédagogiques, qui viennent chercher l'outil», souligne Caroline Levasseur. 

Ce qu’un large échantillon permet déjà de voir

Avec un échantillon de cette taille, l'équipe peut établir des constats plus précis, dont la force de certaines tendances (comme la disproportion entre la violence verbale et la violence physique). À cet égard, l’équipe de recherche relève que, pour chaque cas de violence physique rapporté, on compte près de sept à neuf cas de violence verbale (incluant la médisance et d’autres formes d’agression sociale).  

François Bowen insiste sur le fait que ce rapport «reste à peu près le même que celui observé dans des études réalisées au Québec il y a 25 ans» auxquelles il a lui-même participé. Ce n'est donc pas la proportion qui a changé, mais l'ampleur et la précision de ce qu'on peut aujourd'hui mesurer. 

Il faut préciser que ce rapport provient d’une collecte de données faite en 2024-2025. L’enquête nationale confiée à l’équipe par le ministère de l'Éducation portera sur les données de 2025-2026 et les résultats en seront dévoilés en 2027, en parallèle à ceux d'une enquête complémentaire menée par l'Institut de la statistique du Québec. 

Par ailleurs, les données de 2024-2025 indiquaient que les jeunes sont enclins à banaliser les insultes qu'ils échangent.  

«Face à un ou une adulte qui les surprend à s’insulter, les jeunes ont tendance à dédramatiser la situation en affirmant “C'est pas grave, c'est mon ami”, souligne Éric Morissette. Pourtant, lorsqu'on les interroge par questionnaire, ces mêmes jeunes se disent tout aussi préoccupés que les adultes par la violence verbale.» 

Ce contraste entre ce qu'ils affichent entre pairs et ce qu'ils révèlent par le biais du questionnaire est l'un des signaux qui a orienté l'équipe vers le langage comme cible d'intervention. 

Enfin, la violence physique demeure plus présente au primaire qu'au secondaire chez les élèves, un écart que l’équipe de recherche attribue au développement inachevé des mécanismes d'autorégulation émotionnelle chez les plus jeunes. En revanche, les actes de violence physique envers les adultes sont peu nombreux au secondaire, «mais ils n’en sont pas moins traumatiques pour les personnes qui les subissent», insiste Caroline Levasseur. 

L’«effet école», plutôt qu’un palmarès 

Malgré la richesse de ces données qu’ils sont à recueillir, François Bowen, Caroline Levasseur et Éric Morissette font une mise en garde: ces données ne doivent pas servir à dresser un palmarès.  

Ils parlent plutôt d'un «effet école» – un concept selon lequel le niveau de violence observé dans un établissement dépend moins d'une tendance générale que de conditions propres à ce milieu, notamment ses ressources et son organisation interne. Concrètement, cela se traduit par des fluctuations d'une année à l'autre selon les efforts déployés localement: une baisse peut suivre la mise en place d'une intervention, puis une remontée peut survenir si les efforts se relâchent. 

C'est pourquoi l'équipe analyse les données école par école plutôt qu'à la seule échelle provinciale: une poignée d'élèves ou de membres du personnel touchés dans un établissement peut sembler marginale dans un portrait global, mais peut devenir significative une fois replacée dans son contexte.  

«Plutôt que de disperser les efforts partout, l'objectif est de cibler les milieux où les difficultés se concentrent réellement et de permettre à chaque école de suivre sa propre progression dans le temps au lieu de la comparer avec ses voisines», concluent-ils.


Pairs influenceurs: quand les élèves prennent le relais

À l'école secondaire de Saint-Charles, le chercheur Éric Morissette accompagne depuis deux ans la directrice, Sonia Breton, et l'enseignante de français Josée Lemay, dans un projet d’amélioration du langage dans l’établissement: on mise sur la voix des élèves pour promouvoir la charte de communication positive et de civisme adoptée en vue d’améliorer le climat scolaire.  

La formule des pairs influenceurs, inspirée d'un modèle en matière de prévention de l’intimidation du service de police de Sainte-Thérèse-de-Blainville, mobilise une vingtaine d'élèves de la 2e à la 5e secondaire formés afin de promouvoir une communication positive auprès des plus jeunes. 

Pour Judyanne Bélanger, l'expérience – notamment des gestes de courtoisie envers le personnel et des messages d'encouragement affichés dans l'école – a confirmé qu'un changement est plus facile à opérer lorsqu'il vient des élèves eux-mêmes, par un effet d'entraînement entre pairs. 

Gabriel Lemieux en retient surtout que le renforcement positif est plus efficace que les interventions négatives ou moralisatrices pour faire évoluer les comportements, et que l'adhésion volontaire – plutôt qu'imposée – est ce qui rend le groupe crédible aux yeux des autres élèves. 

Tous deux ont parlé de leur expérience devant plus de 250 professionnels de l'éducation à l’occasion de la journée d'étude Synergia, en mai dernier. 

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